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Dernière mise à jour de l'article : 25 septembre 2016

Ecrire une scène coquine  :
allez plus loin

par | 30 commentaires

Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • dépasser les clichés du récit érotique
  • trouver votre propre écriture
  • préparer vos scènes coquines à travers le récit

Comment réussir une scène coquine et ne pas tomber dans le convenu ?

L’érotisme, la scène coquine (voire nettement plus hard), est une bonne pierre de touche de l’écrivain.

On pourrait croire que l’érotisme reste l’ultime espace de liberté, d’invention dans un récit. Hélas, le plus souvent, les auteurs parlent de sexe en convoquant les pires lieux communs. Ils nous donnent de l’accouplement fade, des descriptions mort-nées.

Or, dans l’écriture érotique tout spécialement, le conventionnel, le déjà-lu éteignent tout plaisir de lecture. Une scène de sexe trop ordinaire dissipera l’intérêt de votre lecteur. Allons plus loin : elle gâchera votre histoire.

Comment stimuler la libido de vos lecteurs ? Comment raconter des scènes érotiques qui sortent du lot ? Comment éviter les tue-l’amour ? Enfilons nos grosses lunettes de conseiller littéraire, et penchons-nous sur ces alléchantes questions…

Oubliez vos pudeurs

La pudeur, explique Diderot dans un de ses passionnants petits morceaux philosophiques, la pudeur est la défense de l’esprit qui craint de se retrouver en position de faiblesse.1 Nous cachons nos sentiments tendres, nos ébats, car nous avons la peur instinctive d’être surpris par un prédateur au moment où nous perdons la boule… Théorie qui a le mérite d’exister…

Le fait d’écrire sur le sexe est, pour la plupart des écrivains, aussi gênant que d’être vu en train de le pratiquer. La crainte est parfois fondée : je pense à une amie russe qui montre toujours, en tremblant, ses romans à sa Mamouchka. Et elle a raison de trembler : la Mamouchka « bloque » sur les scènes de sexe, et menace sa fille de toutes les malédictions si elle ne met pas un peu d’eau dans sa vodka…

La pudeur est un empêchement puissant, dans votre vie quotidienne comme dans votre vie de plume. Cependant, pour écrire des scènes érotiques, vous devrez joyeusement jeter votre culotte par-dessus les moulins.

Comment faire ?

  • Prenez un pseudonyme
  • Soyez la main qui écrit, avant d’être l’esprit qui juge
  • Ne montrez plus vos textes à votre Mamouchka ! Trouvez-vous des bêta-lecteurs de qualité.

Après tout, l’écriture ne peut pas être confortable. Sachez vous mettre un peu, ou beaucoup, en danger. Ce n’est qu’ainsi que vous goûterez les plus subtils plaisirs d’écrire.

Et puis, qu’est-ce que vous risquez… ? Assis sur votre chaise, devant votre écran, quel est le danger ? Nous parlons de littérature, ne l’oubliez pas ; nous ne parlons que de littérature.

Préparez votre scène érotique

La préparation est un outil surpuissant à la disposition de l’écrivain. Les surprises, les révélations, les grandes scènes fonctionnent mieux si elles sont ménagées en amont du récit. Les scénaristes américains appellent cela « préparation/paiement ». Leurs homologues slaves parlent du fusil de Tchekhov  : selon ce dramaturge, en effet, si on montre un fusil à un moment de la pièce, il faut qu’il serve à assassiner quelqu’un avant le tomber de rideau.

En matière d’érotisme, l’attente est aussi un plaisir. Elle est peut-être même l’essentiel de ce plaisir… Ces deux-là arriveront-ils à se glisser ensemble sous les mêmes draps ? Même si on se doute très fort que oui, on fait comme si on ne le savait pas. On observe leurs progrès. On souffre quand le destin leur est contraire. On s’excite quand il leur est favorable. Plus les péripéties sont fâcheuses, les rapprochements intenses, plus notre propre désir, notre désir de lecteur-voyeur, augmente.

Sachez travailler l’attente, rendez vos personnages douloureusement désirables. Ciselez vos préliminaires ; vos préliminaires littéraires, j’entends… Vos lecteurs s’identifient à votre héros. Faites de son futur partenaire l’homme ou la femme qu’ils voudraient mettre dans leur lit ; rendez la scène érotique douloureusement nécessaire.

Fignolez la situation

Je suis peut-être atypique, j’ai peut-être la libido bien compliquée, mais en ce qui me concerne, j’ai toujours besoin de savoir pourquoi monsieur et madame se retrouvent dans le même lit. Pourquoi dans ce lit ? Et pourquoi un lit, d’ailleurs ? Qui sont-ils, quels sont leurs liens de parenté, d’amitié, de détestation ? Quels sont leurs rapports de subordination ? Aux yeux de la société, ont ils le « droit » de coucher ensemble ? Y a-t-il du danger, de l’opportunité, de la surprise, de la contrainte, du défi, de l’émulation, de la gêne, de l’insolite, de la transgression, du jeu, de la comédie, du mystère… dans leur grande scène d’amour ?

Je cite plus loin des extraits de 3 scènes érotiques. Dans la première, nous nous trouvons dans une île grecque. Une timide jeune fille du village va nager avec des touristes… Dans la deuxième, le narrateur se retrouve la nuit, dans un parc, blessé. Sa compagne rentre chez eux et ramène la trousse de soins pour lui faire un pansement… Dans la troisième, un jeune français envoyé au pair en Angleterre se trouve seul avec la séduisante maîtresse de maison…

Le récit du « frottement voluptueux de deux intestins » (merci Marc-Aurèle) peut assez vite atteindre ses limites. Mais si vous soignez le « comment », votre récit, même banal, en sera transfiguré.

Vous êtes écrivain : offrez-nous des situations savoureuses. Nous devons nous dire, à chaque page, que nous nous lisons notre dernière histoire avant la fin du monde ; que nous avons bien fait de nous intéresser à vos personnages. Ne vous reposez pas sur le caractère naturellement attractif d’une « scène de cul ». Soignez vos situations : cette scène n’intéressera pas parce qu’elle parle de sexe ; elle intéressera parce qu’elle raconte aussi autre chose.

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Soyez vous-même !

Académisme de la scène coquine

Il y a la manière cochonne, où l’auteur dit toujours qu’elle suce très bien, c’est obligé, avec d’autres précisions techniques, et puis des gros mots de temps en temps (…) Il y a la manière barbaracartlandienne, avec des phrases simples et partout des mots comme « marin » ou « aviateur » (mais pas « homme-grenouille », on ne sait pas pourquoi.) Et aussi des mots comme « vie », « homme », « femme », « cœur » (…) (jamais « pantalon », on ne sait pas pourquoi.)

Ces quelques lignes sont tirées de La littérature sans estomac2 de l’excellent Pierre Jourde, à propos de Camille Laurens. Mettons de côté l’aspect satirique du passage, et arrêtons-nous sur une idée fort intéressante : il existe un académisme de la scène d’amour. Une manière classique, faite d’un peu de perversion, d’eau-de-rose, de « durassique » (l’air profond) et de « freudolacaneries » (jeux de mots – soi-disant – signifiants).

Cette écriture qui semble « libérée » parce qu’elle parle de tout, s’est enfermée dans un corset bien serré ; elle parle de tout, peut-être (et encore…), mais elle en parle toujours de la même manière. Loin du trash, de la gauloiserie, loin de l’extravagance, du sexe drolatique… Elle reste bien au milieu, à bonne distance des extrêmes, des expérimentations, des tentatives.

Cette écriture nous ressert, sans cesse, ses petits travers :

  • La narration entrecoupée, égarée, haletante, censée traduire la montée vers l’orgasme3
  • Le cliché4 ; je publierai un jour un article sur les clichés littéraires. Pour faire vite, le recours au cliché n’est pas seulement un problème de forme : il affaiblit votre propos ; quand on écrit avec les mots de tout le monde, on pense moins bien, et on écrit la même chose que tout le monde…
  • Les figures imposées  : rien de plus convenu, chorégraphié que les scènes érotiques des écrivains d’aujourd’hui. L’amour après le dessert, la fellation… La fellation serait symbole de libération sexuelle, dit-on. Mais qui scandalise-t-elle encore ? La « pipe de roman » ne fait même plus rosir les rosières !
  • Le mysticisme flou  : la scène d’amour doit désormais faire entrevoir le divin. Les scènes de sexe conventionnelles sont parsemées de « oui », censés signifier une sorte d’acceptation cosmique. Mais le cosmique, c’est comme le foie gras : à la longue, ça colle quand même un peu au palais…
Ecrire une scène coquine

Les mots dans votre scène coquine : préférez un florilège bien choisi, à un grand tas bourré.

Racontez le sexe à votre façon

Dans les scènes érotiques, comme dans toutes les sortes de scènes, il s’agit avant tout d’être vous-même ; de dépasser les réflexes d’écriture. Tout est à inventer, tout est à retrouver. Cherchez vos connexions intimes avec le sujet, identifiez vos influences culturelles cachées. Ne soyez plus un chameau, soyez un lion, en attendant de redevenir un enfant. Pour un sujet aussi éminemment intime que l’érotisme, revenez à vos propres envies, à vos propres fantasmes ; ce ne sont pas forcément ceux de Camille Laurens et de ses nombreux clones…

Des exemples ? En voici trois. Ces trois auteurs, connus ou moins connus, ont appris à raconter le sexe à leur façon.

Chez Anaïs Nin5, nous avons la description simple, presque naïve, parfois maladroite, de ce qui se passe. Le récit ne se compose de rien d’autre que de ces descriptions. Il entretient l’objectivité, avec des accents de tendresse. Il montre un magnifique travail sur les gestes, les jeux, la situation, les intentions de chaque instant. Nin raconte à petites touches, sans exhaustivité. Elle ne parle pas de l’orgasme, parce que ce n’est qu’une anecdote dans une scène heureuse (« la mer les recouvrit »). Elle se passe de toute métaphore, de tout adjectif. Et puis… elle met la femme au centre de l’action.

Chez Henry Miller6 on trouve une sexualité bien masculine, mais surtout très personnelle. Les situations sont extravagantes, on s’échange des mots loufoques, on prend des risques. On compare les sensations à des référents totalement incongrus. On fait l’amour, et autre chose en même temps ; on y va toujours avec une certaine nonchalance. Le lecteur garde toujours un demi-sourire ; il y croit moins qu’à moitié.

Pourtant, à chaque fois, Miller nous construit la scène de sexe comme la plus belle séance de baise de toute sa vie. Le sentiment amoureux n’est pas toujours présent, mais ses moments de sexe sont profondément riches et humains. C’est un jeu joyeux entre petits salauds.

Dans le texte (à ma connaissance inédit) d’un certain Prince de la Moule7, on trouve un bon paquet d’ironie et une belle maîtrise de la mise en scène. Le style mélange tournures d’argot à la San Antonio, et inventions littéraires. La situation, un jeune garçon qui perd son pucelage dans les bras d’une femme mûre lors d’un voyage linguistique, sort nettement de l’ordinaire ; un cocktail très personnel, pour une scène qui interpelle.

À retenir

Dans une époque où l’érotisme n’a plus rien de choquant, et n’est plus transgressif en soi, comment, malgré tout, écrire du sexe qui émoustille ?

Je vous propose quelques principes simples :

  • Travaillez sur vos pudeurs ; mettez-vous en danger… et dégustez le risque !
  • Sachez faire monter l’attente : tout le plaisir en provient ;
  • Mitonnez-nous des situations érotiques « aux petits oignons » ;
  • Regardez en vous-même : pour raconter l’intimité des autres, connaissez la vôtre.

Et toi, hypocrite internaute… Parle-moi de tes scènes coquines, celles que a adorées lire, ou écrire.


1. « La pudeur ? […] – L’homme ne veut être ni troublé ni distrait dans ses jouissances. Celles de l’amour sont suivies d’une faiblesse qui l’abandonnerait à la merci de son ennemi. » (Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot)

2. La littérature sans estomac, Pierre Jourde, L’Esprit des Péninsules, 2002. ↑

3. « Sa queue sur mon ventre nu, sa langue sur mes seins, sa volonté, son désir, ma robe bleue par terre comme un décor de piscine, comme les tissus de soie dont on fait la mer au théâtre, le bruit de l’eau, l’odeur du chlore, danser, nager, plonger, vivre, oui, maintenant, non, pas maintenant, hier, yes, yesterday. » (C. Laurens, encore, citée dans Le Jourde et Naulleau, précis de littérature du XXIe siècle, Pierre jourde, Eric Naulleau, Mots et Cie, 2004.) ↑

4. À propos du terme « queue » utilisé dans le passage ci-dessus, nos deux critiques notent : « Terme libéré, pour désigner le membre viril. Présente l’avantage d’animaliser légèrement le coït (indispensable : faire l’amour comme des bêtes). Dans les scènes d’amour littéraires contemporaines, on dira généralement « queue » ou « bite ». À éviter : « sa biroute sur mon ventre nu » ou « sa bistouquette sur mon ventre nu ». » ↑

5. (Maria joue avec Evelyn dans la mer) « Soudain, elle sentit entre ses jambes quelque chose qui n’était pas une main, quelque chose de si inattendu, de si gênant, qu’elle se mit à crier. Ce n’était pas Evelyn mais un jeune homme, le plus jeune frère d’Evelyn, qui avait glissé son pénis en érection entre ses jambes. Elle cria mais personne ne pouvait l’entendre, et, en réalité, ses cris n’étaient qu’une comédie qu’elle avait bien mise au point. En vérité, l’étreinte du jeune homme lui semblait aussi douce, chaude et caressante que le contact de la mer. L’eau, le pénis et les mains qui la touchaient éveillaient sa sensualité dans tout son corps. Elle essaya de s’échapper. Mais l’adolescent nagea sous elle, la caressant, s’accrochant à ses jambes et, venu par derrière, la chevaucha. » (Venus Erotica, Anaïs Nin, le Livre de Poche, 1969.) ↑

6. « La nuit était chaude ; je m’allongeai sur le dos et contemplai les étoiles. Une femme passa, mais ne remarqua pas ma présence. Ma pine pendait toujours dehors et recommençait à s’émouvoir sous la tiédeur de la brise ; et elle était toute frémissante et bondissante, quand Mara revint. Mara s’agenouilla à côté de moi, avec ses pansements et sa teinture d’iode. Mon vit la regardait sous le nez. Elle se pencha et le goba avidement. Je repoussai la pharmacie et je fis basculer Mara par-dessus moi. J’avais déjà lâché ma bordée, qu’elle continuait à jouir, orgasme sur orgasme, au point que je pensais qu’elle n’en finirait jamais. » (Sexus, Henry Miller, Buchet-Chastel, 1968.) ↑

7. « Elle est allongée sur le lit. Ce coup-ci, elle a retiré son slip et j’aperçois sa toison d’or. C’est une vraie blonde et moi, je suis un vrai con. Si jamais j’essaie de descendre à la cave, j’ai toutes les chances d’arroser le plumard avant de présenter nounours au marchand de sable. Elle me fait signe de m’allonger à côté d’elle. Comme dans un ralenti dans un film d’Alfred Hitchcock, je vois le Prince de la Moule se redresser alors que le reste de mon corps s’approche du lit. Elle s’écarte. Je suis à côté d’elle. Elle presse ses lèvres contre les miennes. Ses seins frôlent mes pectoraux sous-musclés. Sa main gauche me flatte la fantaisie. Elle passe sa jambe gauche au-dessus de mes guiboles et je me dis que d’ici quelques secondes, je connaîtrai enfin le Secret de la Vie. » ↑

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