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5 questions à…
Cédric Degottex, traducteur littéraire

par | 6 commentaires

Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • Comment devient-on traducteur ?
  • En traduction, doit-on prendre des libertés avec le texte ?
  • Comment faire traduire un roman

Cédric Degottex, traducteur de l’anglais, nous parle de sa pratique et du fonctionnement de la traduction littéraire.

Nicolas Kempf : Hello Cédric ! Peux-tu nous raconter comment on en vient à être assis dans le somptueux fauteuil en cuir (à mousse mémoire de forme enrichie au strontium) d’un traducteur  ?

Cédric Degottex : C’est un processus qui implique de nombreux cocktails de molécules et pas mal d’injections. Le but est de créer, chez le futur traducteur, la faculté de naviguer à moindre heurt entre les différents systèmes linguistiques. En général, cette métamorphose et l’entraînement psycho-physique qui s’ensuivent sont réalisés dans de grands laboratoires, le plus souvent subventionnés par l’état, appelés Univers-Cités : de micro-mégalopoles du savoir.

L’avantage, c’est que l’hybridation peut-être réalisée également de façon autonome, hors laboratoire, et à l’initiative de la future abomination. L’avantage de ce milieu, c’est que si l’on est en mesure de faire la démonstration de cette faculté surnaturelle, on intègre de plein droit la guilde des Traducteurs (nom vulgaire). Ensuite, nous recevons un petit badge en forme de pont, notre emblème – qui symbolise notre activité de passeurs et passeuses -, badge que nous piquons à notre cravate, car nous sommes obligés de porter une cravate. Une belle cravate. Voilà, pour la seconde question, je vais essayer d’être un brin plus clair.

Portrait Cédric Degottex

Le traducteur Cédric Degottex. Cet homme-là a traduit le « Baghavad Gita » en français, sous le titre « Martine à la plage ».
En même temps, il est traducteur de l’anglais, pas du sanskrit…

NK : Traduttore ou tradditore  ? Est-ce que qu’une bonne traduction doit être fidèle au génie de la langue de départ, ou coller au génie de la langue d’arrivée ?

CD : J’ai un avis extrêmement tranché sur la question : pour moi, non, le traducteur n’est pas un auteur. Notre travail contient une dose de subjectivité non négligeable, mais, justement, tout le but est de la réduire à la portion congrue, car si génie d’écriture il doit y avoir, ce doit être celui de l’auteur.e d’origine. En règle générale, plus vous percevez le traducteur dans un texte – au travers d’erreurs grossières, de choix de traduction aberrants ou de tics de traduction -, plus la tâche a échoué. En outre, plus un traducteur cherche la lumière, plus il s’égare. Nous devons rester dans l’ombre, disparaître. On me parle parfois de traducteurs qui ont sublimé l’œuvre originale : nous n’avons rien à sublimer, ce n’est pas notre boulot. Si un texte est exceptionnel, faisons en sorte qu’il ne perde pas de sa superbe dans cette transition de la langue source vers la langue cible. S’il est mauvais, eh bien, il est mauvais : imaginez-vous qu’un auteur médiocre soit porté aux nues à des milliers de kilomètres parce que son traducteur ou sa traductrice a « sublimé son texte » ? Cela n’aurait plus le moindre sens, et nous aurions outrepassé notre fonction.

Rappelons que l’œuvre sur laquelle nous travaillons n’est pas la nôtre, et notre rôle n’est que d’opérer sa transposition d’un système linguistique et culturel à un autre. Si un auteur écrit, dans sa langue, une phrase s’approchant de : « Hé, ta saucisse à l’ail, elle envoie le pâté ! », on ne peut pas traduire cela par une autre phrase qui, en français encore, ressemblerait à : « Par ma barbe ! Ta chipolata aillée, jamais je n’en ai mangé d’aussi séduisante au palais ! »

Et là, vous me dites : « Mais, Cédric, mon bon Cédric, personne ne fait cela : tu déraisonnes… » Eh bien, même pas ! Pour exemple, c’est arrivé au premier traducteur de la saga Le Trône de Fer. La version française, rédigée en une langue qui – quand bien même elle n’a pas fait l’unanimité – était impeccable, donnait dans un lyrisme d’une grande sensibilité. C’était assez beau, somme toute – j’ai beaucoup apprécié, à titre personnel -, sauf que… sauf qu’au bout de quatre tomes, le traducteur a été remercié. Scandale ! Eh bien, pas tant que cela : si doué que soit ce monsieur en français, dans l’intention, il était aussi éloigné du texte original qu’une huître en plâtre peut l’être d’une aurore boréale. George R.R. Martin a un style plutôt brut, direct, qui n’avait rien à voir avec les errances (puisque c’en était au final) stylistique de son traducteur français.

Mais, pour mieux comprendre ce qu’implique le travail de traduction, je pense qu’il faut commencer par… le commencement, et au commencement, il y a le réel. Pour faire court : tout. Ce qui existe, que nous puissions le percevoir ou non : l’univers, la matière noire, l’amour, un truc dont nous n’avons pas conscience à mille années-lumière d’ici ou au fin fond de l’ADN des pâquerettes, les assurances-vie, les huîtres, le plâtre et les aurores boréales. Tout. Ce tout, nous en percevons une partie, et cette partie, qui est le terreau de nos expériences sensorielles et de vie, nous tentons d’en parler avec des signes. Dans le cas de n’importe quel locuteur lambda – j’exclus, pour cette démonstration simplifiée, les langues spécifiques comme celle des signes, par exemple, ainsi que tout le paralinguistique comme les soupirs, les signes physiques d’agacement, etc. – et du traducteur littéraire classique, ces signes, ce sont les mots (« J’aime ce gâteau ! », « Jean est beau », « Je me lève, je te bouscule… »)

Récapitulons : le réel, la partie du réel que nous percevons, les mots pour en parler. Pas bien compliqué, jusque là… Sauf que l’être humain est un farceur, et que pour complexifier l’équation, il s’est dit qu’il serait particulièrement poilant de diviser sa population en différents groupes linguistiques. En gros, il existe plusieurs langues – plusieurs systèmes cohérents de création et d’agencement d’unités linguistiques -, et chacune découpe le réel à sa façon ! En gros, si le monde sensible était une tarte aux pommes, les Russes la découperaient en quartiers, les Espagnols en tranches horizontales, les Islandais à l’emporte-pièces en forme de nounours… bref ! Ce serait toujours la même tarte aux pommes, avec le même goût, les mêmes ingrédients – notre monde à tous, quoi ! – mais découpée différemment.

Couverture de roman, traduction par C Degottex

Un des travaux de Cédric : Halo, quoi.

On parlait de traduction ? Ah oui ! Mais, c’est capital, à dire vrai, car le petit traducteur est bien embêté avec tout ça : si l’on donne une part russe bien carrée à une Islandaise, elle qui ne mange d’habitude que des petits nounours de tarte, eh bien, elle sera perdue. Notre but, en tant que traducteur, est donc de lui rendre la part carrée du monsieur Russe familière… Et comment est-ce que nous faisons ? Grâce à de fantastiques petits outils : les sèmes. Ainsi qu’à nos petites pioches d’excavateurs sémantiques.

Le sème, en linguistique générale et pour simplifier, c’est une unité minimale et indivisible de sens : une partie de l’expression du réel si petite que l’on ne peut la détailler davantage ! « Femme », par exemple, est composé des sèmes suivants : « humain » + « femelle » + « adulte ». Si vous ajoutez à cette séquence le sème « enfant », vous obtenez : « fillette » ! C’est fondamental en traduction, car cela symbolise parfaitement notre boulot : au-delà des mots, nous devons partir à la pêche aux sèmes. Lorsqu’une auteure écrit : « This squirrel had acted strangely », nous devons aller piocher dans cette phrase, en bons excavateurs, tous les sèmes, les éléments de sens, qu’elle recèle. Ici, on nous parle d’un écureuil (squirrel) spécifique (this) qui dans le passé (had acted, pour faire simple) a fait preuve d’un comportement étrange (acted strangely). Une fois que nous disposons de ces éléments, nous avons identifié quelle partie du réel cette phrase essayait de retranscrire, et nous pouvons chercher, dans notre système linguistique cible – le français ici – comment les agencer, les réinjecter dans une phrase fidèle à l’intention de l’auteure. Sans plus de contexte, « Cet écureuil s’était comporté de façon étrange » serait une traduction raisonnable.

Bien entendu, c’est plus complexe que cela, puisqu’il faut aussi prendre en compte le registre de langue, le rythme – Jean-Daniel Brèque, traducteur français entre autre de Dan Simmons, parle de « musique de la langue » – les référents culturels (il est étrange pour un écureuil de Central Park de fuir devant un visiteur, mais ce n’est pas le cas pour la plupart des écureuils des parcs français, très craintifs) etc., mais cela montre bien que la tâche du traducteur se divise en deux grandes étapes : premièrement, l’identification précise, en fouinant derrière les mots, de ce que l’auteur a voulu exprimer du réel qu’il nous dépeint ; deuxièmement, découvrir dans la langue cible quels mots ou éléments grammaticaux et syntaxiques sont porteurs des mêmes unités de sens ! Voilà pourquoi le mot-à-mot n’a pas de pertinence en traduction, et que nous pouvons nous permettre de fusionner des phrases, de faire sauter certains mots – en ré-injectant leurs sèmes ailleurs -, de passer d’une narration au présent à une narration au passé, etc. : l’important, c’est que tout ce qui, en terme d’intention de l’auteur.e, est parti en train de la gare LANGUE 1 arrive en gare LANGUE 2 sans rien perdre de son sens ni de sa cohérence.

Le traducteur des premiers tomes du Trône de fer a rajouté des choses dans les wagons entre les gares, et l’éditeur, les lecteurs et les lectrices ont estimé qu’il n’avait pas correctement fait son travail, quand bien même son style, en soi, était impeccable.

Je dois passer à la suite ? Très bien !

NK : Le visiteurs de mon blog me soumettent régulièrement la même idée : ils connaissent une langue étrangère, ils ont aimé tel livre publié dans cette langue, ils veulent le traduire « spontanément » pour le faire publier sur le marché francophone. Est-ce un raisonnement valide ? Que leur conseilles-tu  ?

CD : Malheureusement, si l’intention est estimable, il faut avoir conscience de deux choses : premièrement, avant de traduire un livre en vue d’une distribution, il faut en acheter les droits pour le marché cible. C’est bien normal, puisque un texte est la propriété intellectuelle de son auteur.e, et qu’on ne peut donc pas en disposer comme cela, quand bien même nos intentions sont louables.

Deuxièmement, la maîtrise d’une langue ne suffit pas à faire une bonne traduction. Ma réponse à la question précédente montre que c’est une tâche complexe qui demande une parfaite connaissance des langues source et cible en tant qu’outils linguistiques. Bien comprendre ne suffit pas, bien écrire ne suffit pas. Par contre, cela s’apprend, alors il ne faut pas hésiter, si cela vous intéresse, à suivre un cursus spécialisé. En outre, comme suggéré au tout début de cet entretien, la profession a un avantage : vous n’êtes pas jugé sur vos diplômes, mais directement sur votre compétence. On vous fait passer un test : vous le réussissez, on vous confie du travail (s’il y en a…). C’est souvent aussi simple que cela.

Dernière chose, si vous tenez à voir un texte traduit, vous pouvez aussi contacter les éditeurs pour leur présenter l’ouvrage : pensez à bien cibler les éditeurs de façon que la proposition corresponde à leur ligne éditoriale, et s’ils aiment le texte, ils récupéreront les droits, puis le feront traduire.

(question 4,999) NK : Le monde s’ouvre, les cultures se rapprochent  ; en même temps, dans certains pays, un certain protectionnisme littéraire commence à s’exercer. À ton niveau, comment ressens-tu l’avenir de ton métier  ?

CD : Je ne suis pas pour l’acharnement thérapeutique des métiers. Conserver un savoir-faire, c’est important, mais quand un temps est révolu, il faut être certain d’en avoir sauvegardé toutes les richesses, puis aller de l’avant. Si un jour, mon métier doit disparaître parce que des machines, des extraterrestres ou des huîtres en plâtre obtiennent de meilleurs résultats que des traducteurs humains, pourquoi m’en offusquerais-je, au-delà de mon envie de sauvegarder mon confort de vie ? Ce serait légitime, car j’aimerais, si possible, ne pas mourir de faim, mais…

Et puis, soyons honnêtes, même si la traduction doit disparaître un jour – la SF est friande d’outils de traduction ou d’interprétariat quasi automatiques ! -, nous en sommes encore bien loin, car les langues, si naturelles nous semblent-elles lorsque nous les parlons, sont en réalité d’une infime complexité. En bref, je dors relativement tranquille.

NK : À coté de ton activité de passeur de langue, tu animes un podcast aussi pimpant que savoureux. Peux-tu nous en dire plus  ?

CD : Non.

 

Bon, d’accord, mais c’est bien pour te faire plaisir. J’anime effectivement le podcast mensuel Life is a Pitch, un podcast-apéro des littératures de l’imaginaire durant lequel, un.e invité.e auteur.e et moi-même improvisons pendant 45 mn la trame d’une histoire à partir de contraintes tirées au hasard. Nous buvons des choses plus ou moins artisanales, plus ou moins fermentées aussi, grignotons des choses délicieuses, puis passons un bon moment à faire ce que nous aimons : inventer des histoires et parler de narratologie ! Nous enregistrerons bientôt notre 4e épisode : après avoir reçu Christophe Rosati, Nadia Coste et Mathieu Rivero, j’aurais avec moi au micro l’incompressible Élodie Serano.

Si cela vous intéresse, il y a une page Facebook, un Soundcloud, etc. !

NK : Cédric, sois remercié jusque par terre  !

CD : Toi de même, vieille canaille !

Image lien Life is a pitch

Life is a pitch, quand même…

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