Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • Fonctions de la critique
  • Le rôle du critique
  • Comment rece­voir la critique
  • Comment sol­li­ci­ter la critique

« Les cri­tiques sont méchants » : soit on en reste là, et on conti­nue à vivre dans un monde sans obs­tacles, sans adver­sité ; soit on regarde la cri­tique dans les yeux et on se demande un peu plus sérieu­se­ment ce qu’elle nous veut vraiment.

Et pour­quoi ne seraient-ils pas méchants ? La ques­tion est tel­le­ment riche, tel­le­ment cen­trale, pour moi, que j’ai eu beau­coup de mal à choi­sir mon angle d’attaque.

La cri­tique est indis­so­ciable de la fic­tion. Passer un livre à un proche, avec une chaude recom­man­da­tion souf­flée au creux de l’o­reille, c’est de la cri­tique. Sortir de la salle de cinéma avec une moue moyen­ne­ment enthou­siaste, c’est de la critique.

D’autre part, si l’on se mêle d’é­crire, on se retrouve aussi, tôt ou tard, en posi­tion de cri­ti­qué. Cela a été et est tou­jours mon cas : je rends des avis de lec­ture pour des édi­teurs, je com­mente des manus­crits d’au­teurs, je publie de temps en temps des notes de lec­ture, donc je cri­tique. Je publie, donc je suis critiqué.

Or, dans les milieux plus ou moins proches de la sphère lit­té­raire, la posi­tion du cri­tique ren­contre, au fil des années, de plus en plus de… cri­tiques. L’essentiel se cris­tal­lise autour de cette petite phrase que j’ai prise comme titre : « Les cri­tiques sont méchants » (ou frus­trés, ou mal bai­sés, ou jaloux… Je revien­drai plus loin sur ces accusations).

J’ai, vous l’a­vez com­pris, un avis plus nuancé, mais j’ai rare­ment l’oc­ca­sion de le déve­lop­per ; dans la caco­pho­nie d’une dis­cus­sion de bis­trot ou sur Facebook, le plus gen­til s’en tire tou­jours mieux, le plus radi­cal passe pour un immonde bon­homme. De votre côté, vous avez peut-être une opi­nion bien tran­chée, ou vous vous deman­dez que pen­ser de tout cela. Je vais donc déve­lop­per mon point de vue, en essayant de n’ou­blier aucun aspect : com­ment la cri­tique se consomme aujourd’­hui, com­ment être heu­reux dans la posi­tion de cri­tique, que pen­ser de la parole des cri­tiques lit­té­raires et, peut-être, com­ment « appri­voi­ser » un critique ?

Bien sûr, dans les lignes qui suivent, on par­lera sur­tout de cri­tique néga­tive ; les louanges ne posent de pro­blème à per­sonne, je pense.

Or donc, taïaut, mes preux : sus aux critiques !

Qui consomme de la critique ?

« les cri­tiques, ça sert à rien ; moi, je choi­sis mes lec­tures tout seul. » Évidemment, si on se repré­sente la cri­tique lit­té­raire sous les traits de Sainte-Beuve, on peut s’es­ti­mer isolé des conseils de lec­ture… Mais êtes vous si sûr d’a­voir un esprit tota­le­ment étanche aux avis extérieurs ?

La figure du cri­tique pro­fes­sion­nel, ins­tallé, qui lit chaque jour, sort chaque soir, et écrit chaque nuit, qui signe des papiers pleins d’i­ro­nie sous des pseu­do­nymes sub­tils et, de temps en temps, meurt en duel contre un auteur vexé, cette figure-là n’existe plus vrai­ment. Les cri­tiques lit­té­raires les plus connus ne sont plus exclu­sifs ; ils sont aussi édi­teurs, jour­na­listes, polé­mistes, ani­ma­teurs télé…

On se demande même par­fois qui lit encore le Magazine lit­té­raire, et ses dizaines de pages de magni­fiques recen­sions, ou qui regarde vrai­ment les grandes émis­sions sur les livres.

Mais sur­tout, comme je le lais­sais entendre plus haut, la cri­tique lit­té­raire a débordé du cadre convenu ; elle se retrouve par­tout, dans des lieux où on ne la remarque même plus pour ce qu’elle est ; car plus per­sonne ne sou­haite se col­ler sur le front ce post-it infa­mant : « critique ». 

Les com­men­taires Babelio, c’est de la cri­tique. Les book­tu­beuses, c’est de la cri­tique. Les fiches de la librai­rie Quai des Brumes à Strasbourg, glis­sées dans les livres… cri­tique ! Les avis de simples lec­teurs sur les forums de lit­té­ra­ture de genre, sur les forums d’é­cri­ture ? Critiiiiique ! Les ban­deaux rouges avec des for­mules-choc ? Bah oui.

La cri­tique est par­tout ; cha­cun se forme une opi­nion, cha­cun veut la for­mu­ler (avec plus ou moins de talent) et la par­ta­ger. Faire du bien aux auteurs, aux livres que l’on a aimés ; lut­ter contre la visi­bi­lité des livres que l’on estime mau­vais, tout cela est devenu l’af­faire de tous. Et dans ce grand mou­ve­ment d’o­pi­nion et d’hu­meur, on se retrouve par­fois face à face ; flingue lit­té­raire en pogne…

Cette guerre-là peut vous sem­bler trop cruelle, et vaine. Pour moi, c’est la seule valable, la seule digne ; il est mille fois plus hono­rable de s’é­char­per à coups de mots qu’à coups de lacrymo ou de canons Caesar… C’est bien plus beau parce que c’est inutile et, peu ou prou, inoffensif. 

Puisque notre société cherche la guerre, puisque nous aimons la bagarre, la cri­tique est notre exu­toire. Voilà pour­quoi, même si le temps est révolu des longs articles vin­di­ca­tifs dans le Mercure de France, la cri­tique vit tou­jours. Voilà pour­quoi on conti­nue à don­ner notre avis sur nos consom­ma­tions cultu­relles, et pour­quoi ce n’est pas près de s’é­teindre. Voilà pour­quoi, aussi, on reste tou­jours atten­tif à l’o­pi­nion ambiante…

Les 3 postures du critique

Or donc, nous avons éta­bli que la cri­tique est un mal néces­saire, un exu­toire, peut-être, un car­bu­rant pour notre société de bar­bares qui aiment tou­jours autant se malaxer la truffe. Nous avons esquissé à grands traits la demande. Mais qu’en est-il de l’offre cri­tique ? Quels sont les rôles que se donnent eux-mêmes les critiques ?

Ne dire que du bien

Je rédi­geais par­fois des recen­sions pour un site lit­té­raire. Celui-ci vou­lait rendre compte de tout ce qui se publiait en lit­té­ra­tures de l’i­ma­gi­naire. Le diri­geant rece­vait (et ren­voyait à ses rédac­teurs) d’in­nom­brables ser­vices de presse, qu’il s’a­gisse des grosses paru­tions du moment ou de romans confi­den­tiels, par­fois à compte d’au­teur, par­fois fabri­qués en tout petit tirage.

J’ai trouvé, à cette époque, des choses incroyables dans ma boîte aux lettres ; je me sou­viens encore de ce roman auto-édité de science-fic­tion : un jeune fer­mier d’une pla­nète déser­tique par­tait avec un vieux mys­tique com­battre un pou­voir tota­li­taire, incarné par un homme-machine tout de noir vêtu…

J’ai rendu un avis strict (et argu­menté). L’auteur du livre en ques­tion a fait un foin de tous les diables. Le patron du site m’a envoyé des mes­sages embar­ras­sés, puis plus fermes : le but de nos pages n’é­tait pas de « démo­lir » un livre (et de se fâcher avec un auteur) ; si je n’a­vais pas appré­cié ma lec­ture, il aurait mieux valu que je garde le silence. En gros, on me lais­sait libre, mais on m’en­cou­ra­geait à m’au­to­cen­su­rer… Et on ne m’a plus jamais envoyé de SP.

Trop spé­ci­fique, me direz-vous ? Il s’a­gis­sait d’un site béné­vole, qui dépen­dait de la bonne volonté des auteurs et des cri­tiques ? J’ai lu un jour le même genre de pos­ture dans le pres­ti­gieux, et très pro­fes­sion­nel, Magazine lit­té­raire. A l’oc­ca­sion d’un chan­ge­ment d’é­quipe et de ligne édi­to­riale, la rédac­tion glis­sait, à l’ou­ver­ture du cahier d’actu, que la place man­quait pour cri­ti­quer tous les livres (ben voyons), qu’il ne ser­vait jamais à rien de cri­ti­quer en mal un ouvrage, et que doré­na­vant, les seules recen­sions qui pas­se­raient seraient les recen­sions positives.

Alors, le cri­tique ? Horreur san­gui­naire
ou Yogi inof­fen­sif ? Eh… un peu des deux.

Une posi­tion d’une totale débi­lité : il est au contraire très utile de cri­ti­quer un texte en mal, et ceci, notam­ment, pour légi­ti­mer les articles posi­tifs dans les mêmes pages…

Et que l’on ne me reproche pas ma naï­veté : oui, quand on dirige une revue lit­té­raire, de bas cal­culs nous incitent à ne nous fâcher avec per­sonne. Mais construire une parole, une répu­ta­tion d’in­tran­si­geance fixe les regards sur vous. En termes de répu­ta­tion (donc de ventes), avoir une image d’in­tran­si­geance, c’est aussi du cal­cul, tout aussi prag­ma­tique, mais plus payant à long terme

Le maga­zine qui ne dit que du bien des publi­ca­tions, vous le remar­quez à peine. Celui qui est sévère, vous guet­tez ses avis.

Pour finir sur ce point, je vou­drais citer les superbes pages de Pierre Jourde dans la Littérature sans esto­mac. Si vous ne connais­sez pas ce livre, cou­rez en trou­ver un. C’est tout l’ou­vrage qu’il fau­drait citer, il m’a fallu choi­sir ; voici :

L’idée même de polé­mique sus­cite une pro­fonde résis­tance chez beau­coup de gens. Celui qui s’y livre est tou­jours soup­çonné de céder à l’en­vie. La jalou­sie serait un peu la mala­die pro­fes­sion­nelle du cri­tique. Elle consti­tue en tout cas un argu­ment com­mode pour évi­ter de répondre sur le fond à ces juge­ments, à la manière de ces dic­ta­tures tou­jours prêtes à accu­ser ceux qui cri­tiquent le régime de com­plot contre la patrie.

Plus sérieu­se­ment, on estime en géné­ral qu’une cri­tique néga­tive est du temps perdu. Il convien­drait de ne par­ler que des textes qui en valent la peine. Cette idée, indé­fi­ni­ment res­sas­sée, tout en don­nant bonne conscience, masque sou­vent deux com­por­te­ments : soit, tout bon­ne­ment, l’or­di­naire lâcheté d’un monde intel­lec­tuel où l’on pré­fère évi­ter les ennuis, où l’on ne prend de risques que si l’on en attend un quel­conque béné­fice, où dire du bien peut rap­por­ter beau­coup, et dire du mal, guère ; soit le refus de toute attaque por­tée à une œuvre lit­té­raire, comme si, quelle que soit sa qua­lité, elle était à pro­té­ger en tant qu’ob­jet cultu­rel ; le fait qu’on ne puisse pas tou­cher à un livre illustre la pen­sée géla­ti­neuse contem­po­raine : tout est sym­pa­thique. Le consen­te­ment mou se sub­sti­tue à la pas­sion. Ne par­ler que des bonnes choses ? Cela res­semble à une atti­tude noble, géné­reuse, rai­son­nable. Mais quelle cré­di­bi­lité, quelle valeur peut avoir une cri­tique qui se confond avec un dithy­rambe uni­ver­sel ? Si tout est posi­tif, plus rien ne l’est.

Il y a une autre hypo­thèse, que Jourde n’a pas vrai­ment envi­sa­gée : la lâcheté. Notre époque manque de cou­rage. Celui qui cri­tique est ins­tinc­ti­ve­ment écarté comme « cra­chant dans la soupe ». Il n’y a pas grand chose à gagner à émettre la cri­tique d’une œuvre, pas de consi­dé­ra­tion à rafler. C’est peut-être pour moi ce qui donne autant de lustre au métier de critique…

La critique comme art littéraire

Parlons un peu d’un cou­sin de la cri­tique média­tique des nou­veau­tés lit­té­raires : le com­men­taire cri­tique savant des universitaires.

Lorsque j’é­tais étu­diant en lit­té­ra­ture dans les années 90–2000, nos profs étaient les anciens soixante-hui­tards. Ceux qui avaient balancé les pavés, à pré­sent, nous fai­saient la leçon. La plu­part avaient bien pris le tour­nant post-68 ; ils étaient pas­sés de l’im­pré­ca­tion à la curio­sité. Ils avaient cultivé la plante fra­gile de leur esprit cri­tique ; ils étaient deve­nus, au plein sens, cher­cheurs.

Et puis quelques-autres étaient res­tés blo­qués aux bar­ri­cades, à la théo­rie bien cadrée, bien balan­cée de leur époque. à la pos­ture roman­tique. Dans notre dis­ci­pline, la prin­ci­pale doxa por­tait le nom de « struc­tu­ra­lisme ». Grosso modo, une approche de la lit­té­ra­ture qui éva­cuait tota­le­ment l’au­teur, le contexte, pour se concen­trer sur les formes, les structures.

Et dès le moment où on affirme qu’une œuvre écrite n’est que struc­ture, si la cri­tique elle-même n’est que struc­ture, qu’est-ce qui nous empêche de voir la cri­tique elle-même comme œuvre d’art ? Vous voyez la pirouette ? Le rai­son­ne­ment est béné­fique sur tous les plans : on débou­lonne les sta­tues sym­bo­liques de l’au­teur, on légi­time tous les tri­pa­touillages des semi-créa­tifs, on condamne toute sub­jec­ti­vité du juge­ment, on rend donc impos­sible tout juge­ment… et on fait du beso­gneux cher­cheur en lit­té­ra­ture un artiste, un créa­teur, un égal de l’au­teur qui est son sujet d’étude…

Quand on pense qu’il avait été si ardu, à la Renaissance, de désa­cra­li­ser la glose, et de remettre le texte ori­gi­nal au centre de l’é­di­fice littéraire…

Tout cela nous conduit même jus­qu’au ver­tige : si la cri­tique est œuvre d’art au même titre que l’œuvre cri­ti­quée, la cri­tique peut elle-même deve­nir objet de cri­tique, qui sera elle-même œuvre d’art, etc. Bref, l’é­qui­valent intel­lec­tuel d’un bédo bien chargé…

Est-ce que je dis que la cri­tique ne peut pas faire œuvre ? Que la cri­tique ne peut être un genre littéraire ?

Bien sûr que si, nous en avons bien des exemples. Mais si elle l’est, c’est par sur­croît. Le cri­tique lit­té­raire, pour moi, ne peut pas se voir déli­bé­ré­ment en créa­teur (… tout comme le met­teur en scène, autre figure que l’on a his­sée sur un pié­des­tal gigan­tesque après mai 68). Prenons-le dans l’autre sens : si celui qui se voit créa­teur n’a d’autre moyen d’ex­pres­sion que la cri­tique, il n’a pas bien com­pris le prin­cipe, ni de la créa­tion, ni du juge­ment lit­té­raire. Une époque où la cri­tique, le com­men­taire, nous tien­drait lieu de nou­veauté lit­té­raire, serait bien triste intel­lec­tuel­le­ment, bien peu ambitieuse…

Rien ne peut se sub­sti­tuer, en poten­tiel créa­tif, à la fic­tion lit­té­raire, tout comme rien ne peut se sub­sti­tuer, en poten­tiel cri­tique, au com­men­taire lit­té­raire… L’un ne peut pas rem­pla­cer l’autre dans ses fonc­tions. Vouloir satis­faire une pul­sion créa­tive par la pro­duc­tion de com­men­taire, c’est comme, je ne sais pas… vou­loir cueillir des fraises avec un radiateur.

Le popotin entre deux chaises

La posi­tion de cri­tique peut induire deux grandes peurs. En vou­lant fuir l’une, on court d’au­tant plus le risque de tom­ber dans l’autre. Il s’a­git, d’une part, d’être dupe de toutes les impos­tures ; de l’autre, de lou­per un météore créa­tif alors que « tout le monde » l’a remar­qué et acclamé. Le cri­tique se sent le cul entre deux chaises : faut-il tout admi­rer, ou tout dénigrer ?

Certains créa­teurs se révèlent, à l’u­sage, des escrocs. Plus leur per­sonne est média­tique, plus leur inno­va­tion est répé­ti­tive, leur pro­vo­ca­tion cali­brée, plus on peut les soup­çon­ner d’im­pos­ture. Tout le monde est déjà tombé dans tel­le­ment de pan­neaux, dans le monde artis­tique… Le cri­tique, devenu fri­leux, se donne quelques cri­tères simples, et mord sau­va­ge­ment tout ce qui n’entre pas dans ces critères…

De l’autre côté, nous voyons de vrais créa­teurs, de vrais nova­teurs pas­ser dans le pay­sage, régu­liè­re­ment. Parfois encore un peu verts, pas encore dans la plé­ni­tude de leur art, il est facile de poin­ter leurs défauts, et de les dis­qua­li­fier com­plè­te­ment à cause de ces défauts. Et le cri­tique des­cend en flamme un débu­tant doué, un créa­teur talen­tueux mais mal­adroit, et se retrouve bien emmerdé, quelques années plus tard, quand l’ar­tiste en ques­tion a mis tout le monde d’ac­cord. La cri­tique pré­fère donc se pous­ser, à tout hasard, à appré­cier, même quand per­sonne ne com­prend rien à l’œuvre, même quand mani­fes­te­ment celle-ci n’a­vait pas beau­coup d’am­bi­tion. Et cela donne des éloges com­plè­te­ment à côté de la plaque. Meilleur exemple : les recen­sions des maga­zines à pro­pos de block­bus­ters écrits avec les pieds des genoux…

Être cri­tique, cri­tique ins­tallé, reconnu, exis­ter en tant que parole dans le pay­sage artis­tique, demande donc un tra­vail psy­cho­lo­gique sur soi-même : il faut éva­cuer la défiance sys­té­ma­tique, la peur d’être dupe ; mais aussi la lâcheté cri­tique, la peur d’être seul. Parfois, on sera dupe, par­fois, on sera béo­tien, mais ce qui compte est de gar­der intact son appé­tit cri­tique…

Autocensure versus esprit critique

Voilà donc, me semble-t-il, les trois impé­ra­tifs qui com­pliquent l’exer­cice de la cri­tique : ne dire que du bien ou se taire ; être soi-même artiste ; n’être ni un gogo, ni un grincheux…

Comment le cri­tique peut-il trou­ver son souffle dans cet étouf­fant contexte ? Dans un envi­ron­ne­ment cultu­rel où, bien plus qu’au­tre­fois, par les réseaux sociaux, le consom­ma­teur de cri­tique répond vio­lem­ment au cri­tique, voire est lui-même un cri­tique occasionnel ?

Peut-être en déci­dant, une bonne fois pour toutes, de… s’en foutre. Le cri­tique apporte une parole, qui ne vaut pas plus que les autres, mais pas moins non plus. Elle a le droit d’être enten­due ; elle trou­vera des adver­saires, quel que soit son argu­ment ; et des soutiens.

Légitimité de la critique

« Mais de quel droit émet-il des cri­tiques ? », me disait un jour un copain à pro­pos de Naulleau, que j’a­dore… C’était dit très cal­me­ment, avec beau­coup de fran­chise. Ce copain, pas trop consom­ma­teur de lit­té­ra­ture, se deman­dait de quel droit on peut s’ar­ro­ger la place de cri­tique. Pour moi qui suis un peu plus consom­ma­teur d’ob­jets lit­té­raires, je ne com­prends pas qu’on puisse gar­der sa cri­tique pour soi ! Donner son avis est la chose la plus légi­time du monde. Ce genre de dis­cus­sion fai­sait même tout le sel de nos bis­tro­tages étu­diants, autour d’une bière que l’on fai­sait durer…

De quel droit ? Du droit de celui qui va au res­tau­rant et qui fait confiance au cui­si­nier… Lire un livre est un acte de confiance. Voir sa confiance déçue, voir l’au­teur faire n’importe quoi avec ses propres idées, c’est comme trou­ver un cafard dans la salade. On peut pré­tendre que c’est cocasse, cher­cher des excuses au gâte-sauce, mais le cafard, quoi qu’on en dise, c’est pas bon…

L’Odieux Connard (que le Très-Haut lui étale de la crème entre les orteils) a publié un article sur la ques­tion, il y a bien long­temps. Il démonte métho­di­que­ment tous les argu­ments de la pos­ture « ouais mais bon pff il y a des fai­blesses mais c’est pas si grave ». Si, c’est grave. Payer une place de ciné, payer le prix d’un livre, perdre deux heures de sa vie ou deux jour­nées, pour un contenu qui n’en vaut pas la peine, c’est grave. Notre temps, notre capa­cité d’at­ten­tion, c’est notre bien le plus pré­cieux, puisque nous en avons dès le début une quan­tité limi­tée. Si le diver­tis­se­ment n’é­tait pas diver­tis­sant, nous avons le droit de râler. De même que nous avons le droit de râler si notre voi­ture neuve nous envoie dans le décor, ou s’il y a un cafard dans la salade.

Qu’est-ce donc que mes amis cri­ti­co­phobes ne com­prennent pas dans le terme « publier » ? Publier, c’est « rendre public », por­ter à la connais­sance du public. dès le moment où votre texte est lu par quel­qu’un d’autre que vous, il ne vous appar­tient plus tota­le­ment. Un livre (et je dis bien ici un livre, et non pas un auteur) est un objet public, comme le jeu d’un foot­bal­leur, la vie d’une vedette quand elle laisse appro­cher les papa­razzi, comme la dimen­sion publique d’un poli­ti­cien ; per­sonne ne trouve incon­gru de cri­ti­quer le jeu d’un foot­bal­leur ou les déci­sions d’un homme poli­tique ; on ne devrait pas trou­ver incon­gru de cri­ti­quer un livre, dès lors qu’il est en vente libre…

Le monde est malade de sa cri­tique : débor­dées par le « com­men­tary » sau­vage de leurs films par des ama­teurs sur Youtube, les grandes com­pa­gnies US font des pieds et des mains pour muse­ler la cri­tique. C’est sûr, à l’é­poque où les spec­ta­teurs ne com­mu­ni­quaient pas entre eux, où la seule voix cri­tique audible était dans Télérama ou les Cahiers du cinéma, les choses étaient plus simples. Les majors, désor­mais, avec une ter­rible mau­vaise foi, n’hé­sitent pas à s’ap­puyer sur la pro­tec­tion intel­lec­tuelle pour cas­ser les pattes des cri­tiques. Un robot a détecté dix secondes de notre chan­son de géné­rique dans votre cri­tique de 45 minutes ? Votre vidéo est démo­né­ti­sée, les recettes publi­ci­taires sur votre vidéo à notre com­pa­gnie ; dif­fi­cile dans ce cas de sur­vivre en pro­dui­sant de la cri­tique Youtube ; Le Nostalgia Critic a trouvé la parade en retour­nant, avec les moyens du bord, les scènes des films qu’il veut cri­ti­quer ; en atten­dant qu’une loi sur le copy­right encore plus bor­née débarque, et inter­dise cela aussi…

Côté « critiqué »

Nous avons bien parlé de la cri­tique du côté de celui qui la pro­duit, et de celui qui la reçoit. Qu’en est-il de celui qui la « cause » ? Où en sont les auteurs avec la cri­tique ? Après tout, c’est la posi­tion qui vous concerne le plus, non ?

Je dis­cu­tais il y a quelques années avec un ami auteur, plu­tôt « ins­tallé », reconnu par un public fidèle, à l’é­chelle natio­nale. Il avait, j’i­ma­gine, dû encais­ser des cri­tiques déplai­santes à cer­tains moments de sa car­rière. Pour quel­qu’un ayant cent fois fait ses preuves, il gar­dait une pos­ture éton­nante vis à vis des cri­tiques : « Les cri­tiques devraient fer­mer leur gueule ; seule compte la sanc­tion du public. »

Peut-être ; mais à ce compte-là, le goût du public pren­drait une posi­tion toute-puis­sante, vous ne croyez pas ? Seules les super­pro­duc­tions faciles à com­prendre, qui en envoient plein les yeux, qui res­sassent en boucle les mêmes recettes, arri­ve­raient à sur­na­ger ; et per­sonne ne s’in­té­res­se­rait plus aux œuvres étranges, inat­ten­dues, moins faciles d’ac­cès, et… oh wait ! ?

A ce compte-là aussi, pas sûr qu’un seul auteur (même l’ami dont je vous parle) res­te­rait aimé toute sa vie ; « Le grand public, écri­vait Schopenhauer, croit qu’il en va des livres comme des œufs, et qu’il faut les consom­mer frais… »

Cette détes­ta­tion des cri­tiques, quels qu’ils soient, pro­fes­sion­nels ou ama­teurs, obs­curs ou répu­tés, est extrê­me­ment répan­due chez les auteurs. Une détes­ta­tion si una­nime ne vous semble pas sus­pecte ? Moi, si. Je me demande si la cause du malaise ne se trouve pas aussi dans le cœur des auteurs… 

La cri­tique nous atteint dans ce que nous sommes. Elle ne s’a­dresse qu’à ce que nous fai­sons, pour­tant ; mais dans ce monde lit­té­raire où l’au­teur demeure une figure roman­tique, l’œuvre et l’homme ne font qu’un. Faire remar­quer le cafard dans la salade, c’est condam­ner le cuis­tot, à la fois comme cuis­tot, mais aussi comme père, amant, citoyen, être humain… La cri­tique est émise par des gens qui ne nous connaissent pas et ne se sou­cient pas de notre per­sonne ; et nous devrions la prendre comme un affront per­son­nel ? comme un gant jeté en pleine face ? Elle sanc­tionne notre tra­vail d’au­teur, certes, nous met le nez dans nos âne­ries, nous encou­rage à faire mieux, ou à être plus démons­tra­tif la pro­chaine fois. Elle ne devrait pas, le moins pos­sible, nous déchi­rer le cœur.

Comment intéresser un critique ?

Mais peut-être aussi que vous kif­fez les cri­tiques, ou bien qu’a­près la lec­ture de toute ma tar­tine, vous avez envie de leur don­ner une nou­velle chance…

Vous pour­riez sou­hai­ter, notam­ment si vous vous auto-édi­tez, obte­nir des cri­tiques ; des cri­tiques publiques, rai­son­nées, de vos textes. « Faire par­ler » de son livre, voilà un sou­hait que par­tagent tous les auteurs…

Au niveau le plus immé­diat, vous pou­vez prendre contact avec un book­tu­beur ou un blo­gueur (book­tu­beuse ou blo­gueuse, le plus sou­vent). Si vous ciblez bien votre genre, si vous avez un pitch solide, vous devriez déclen­cher l’in­té­rêt. Les cri­tiques de livres sur le Web ne sont pas tou­jours très solides, mais savent très bien iden­ti­fier leurs goûts, et pour­ront tout à fait trou­ver deux ou trois points inté­res­sants sur votre texte.

N’oubliez pas, aussi, que vous êtes tou­jours « de quelque part ». Les jour­na­listes de PQR parlent très volon­tiers de l’ »enfant du pays », spé­cia­le­ment quand il s’a­git d’un artiste, d’un écrivain.

Et s’a­gis­sant de cri­tiques avec les­quels vous n’a­vez, ini­tia­le­ment, rien en com­mun ? Il me semble que l’ap­proche est plus ou moins la même que pour trou­ver un édi­teur. Je vous ren­voie à mon prin­ci­pal article sur le sujet… :


A pré­sent, mon pétu­lant inter­naute, je te passe la parole : tu as peut-être vécu des expé­riences, bonnes ou mau­vaises, avec des cri­tiques lit­té­raires ; ins­tal­lons-nous au coin du feu, et raconte…

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