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Catalogue des idées reçues
sur la langue,
M. Yaguello

par | 7 commentaires

Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • Ce qu’est vraiment une langue
  • Les idées reçues par sentimentalisme sur la langue
  • Revenir à la langue en tant qu’outil

Mes bien chers frères,

Aujourd’hui, je vous parlerai d’un livre. Un livre plutôt discret, sous sa couverture blanche, un livre de peu de pages : un livre sur notre langue. Et un livre qui atomise jovialement nos idées reçues.

Catalogue des idées reçues sur la langue - Marina Yaguello

Catalogue des idées reçues sur la langue – Marina Yaguello

Tout le monde a un avis sur sa langue, et à plus forte raison nous autres, écrivains, qui la manions et la malmenons à longueur de journée. Pourtant, savons-nous vraiment ce qu’elle est, cette langue ? Savons-nous ce que nous voulons dire, lorsque nous la prétendons « belle », « riche » ou musicale ? Marina Yaguello, linguiste, n’est pas née avec le français dans les oreilles. Elle l’a étudié, tout comme l’anglais et le wolof. Dans Catalogue des idées reçues sur la langue paru chez Points, elle met de côté les querelles et les hypothèses scientifiques, et nous raconte, dans une langue extrêmement claire, ce qu’est vraiment notre langue.

L’arbitre des élégances

« Vous qui êtes linguiste… » : combien de fois l’auteur n’a-t-elle pas entendu cette petite phrase ? Et pourtant, « Confrontée à un mot inconnu, je fais comme vous, j’ouvre mon dictionnaire », confie-t-elle. Un linguiste n’est ni un lexicographe, ni un étymologiste, ni, surtout pas, un grammairien ou un puriste. Un linguiste se contente d’observer et de décrire, sans prendre parti dans ce phénomène éminemment politique qu’est une langue.
Donc, nous n’entendrons pas, dans ce livre, les paroles d’un être divin qui tranche du haut de sa chaire, mais celles d’un observateur, désarmé, d’une sorte de casque bleu de la langue. Car c’est bien là, à tout prendre, la fonction des linguistes.

Trois attitudes

Le discours sur la langue est toujours tenu par quelqu’un. L’auteur distingue trois sorte de propos : explicatif (cherchant à donner des raisons à tel état de langue, à théoriser), appréciatif (jugeant de la beauté, de la logique, de la clarté etc. de la langue), normatif (dénonçant les « corruptions » de la langue). Le plus souvent, le discours de tout un chacun sur sa langue, sur une langue étrangère, est un mélange de ces trois postures. Dans les trois cas, l’on se trompe, et on émet des jugements contestables.

Clichés en rafale

Et c’est parti pour une remise à plat complète de nos représentations. « Grandes et petites langues », « Le don des langues » (on oublie toujours que les peuples « doués en langues » ont simplement intégré le multilinguisme dans leur culture et dans leur fonctionnement social), la « langue maternelle », l’insécurité linguistique, la clarté, la complexité (le français, quoi qu’on en dise, est assez pauvre en vocabulaire, comparé à l’anglais, et fort pauvre en sonorités), la beauté, la difficulté (les langues des « sauvages » ou des Antiques ne sont pas plus simples ou moins simples que nos langues « civilisées » modernes)… rien n’est oublié.

Fier de sa langue ?

Sur la fierté de sa langue, l’auteur écrit :

Un cajun de Louisiane déclarait récemment au cours d’un reportage télévisé – dans un français approximatif : « Nous sommes fiers de la langue française et nous voulons la conserver. » Quand les gens se sentent obligés de proclamer qu’ils sont fiers de leur langue, il y a des raisons de s’inquiéter pour la langue en question. Le français est condamné en Louisiane et la fierté vient trop tard. Est-ce qu’on entend jamais un Américain se proclamer fier de la langue anglaise ?

Moi qui vis en Alsace, où le dialecte se meurt avec beaucoup de remous, je peux confirmer toute la triste vérité d’un tel propos.

Ordre des mots

Autre analyse : l’ordre des mots dans la phrase. Soporifique, comme sujet, n’est-ce pas ? Il entraîne pourtant Marina Yaguello dans des réflexions passionnantes, et nous avec.

La langue, inéluctablement, nous impose un ordre linéaire de l’expression. Les deux mots sont d’ailleurs inséparables. Ils impliquent qu’il y a un point d’origine et un point d’arrivée. Or, lorsque nous appréhendons un événement, nous ne le faisons pas de façon linaire, mais de façon globale. Il ne saurait donc y avoir d’ordre naturel [des mots dans la phrase]. Vouloir à tout prix que certaines langues soient plus logiques que d’autres, revient à nier l’unicité du langage humain par-delà la diversité des différentes langues naturelles. Il est probable -les recherches contemporaines vont dans ce sens- qu’une même organisation régit, en profondeur, toutes les langues humaines.

L’ordre des mots dans la phrase varie selon chaque langue, et aucun ordre ne semble meilleur qu’un autre. Or, cette impasse, cette limite, c’est peut-être bien celle de notre cerveau lui-même, dont la langue, quelle qu’elle soit, ne reste qu’un instrument grossier.

Les petits enseignements de Catalogue des idées reçues sur la langue

Essayons de conclure par un petit enseignement, même si je vous invite, pour vous dégourdir l’esprit, à lire ce Catalogue au plus vite…

Il y a, à mon avis, un peu trop de révérence envers la langue, chez les écrivains débutants que je rencontre. Ils considèrent le français comme une déesse fragile, à ne toucher qu’avec précaution. Ils montrent, dans leurs écrits, du respect pour la langue, de la componction et aussi, disons-le, une certaine dose de trouille.

Le livre de Marina Yaguello nous dépeint la langue comme un objet, un phénomène, ni bon ni mauvais, ni précieux, ni méprisable. La linguiste nous rappelle que le langage est avant tout une matière, ce qui devrait nous faire diablement plaisir. Bonne nouvelle ! Nos aventures stylistiques y puiseront de nouvelles forces.
Certes, la langue est une déesse, mais on traîne aussi les déesses par terre. Rappelez-vous ce que Baudelaire disait de Théodore de Banville :

Vous avez empoigné les crins de la Déesse
Avec un tel poignet, qu’on vous eût pris, à voir
Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir,
Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.


Mon onctueux internaute, mon bien cher frère, c’est à toi ! tu as sûrement noté ici ou là des idées reçues sur notre langage… Tu les as même peut-être sur le bout de la langue.

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