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Les 3 fautes qui détruisent
à coup sûr
votre illusion romanesque

par | 12 commentaires

Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • Qu’est-ce que l’illusion romanesque
  • Quels types de gaffes peuvent la détruire
  • Dans quels cas briser volontairement l’illusion

Une fois n’est pas coutume, nous allons nous emparer d’un joujou d’universitaires, pour voir s’il ne pourrait pas aider de jeunes auteurs plongés dans leur récit jusqu’au cou.
Faites entrer (roulement de tambour)… l’ illusion romanesque !

Cette composante du texte littéraire en est sans doute la plus mystérieuse. Et pourtant, c’est pour se payer une petite tranche d’illusion romanesque que des millions de gens de par le monde lisent des romans, des nouvelles, vont au théâtre etc.
Comment la fabriquer ? Cela ne s’enseigne pas, et ce sera à vous, écrivain, de l’apprendre petit à petit.
Comment la bousiller ? Là, les moyens sont légion. Apprenez à ne pas les employer…

Définition de l’ illusion romanesque

Cervantès, Flaubert, et quelques autres l’ont dénoncée. Platon en a fait le mal incarné. Mais l’illusion est l’essence de la fiction. Sans illusion, pas d’identification. Le lecteur n’est pas captivé, et le texte s’étale comme une crotte sous la semelle du promeneur distrait.

L’illusion romanesque, c’est ce fragile phénomène qui fait que, tout en lisant, nous vivons la vie racontée par le texte. Nous voyons ce qui est décrit (et même ce qui ne l’est pas), nous sentons les odeurs, nous aimons ce qui nous est donné pour aimable, et vice-versa. Le temps du livre, nous sommes le livre.

L’illusion, pour les critiques vingtièmistes, déconstructeurs de tout et du reste, est sœur de fausseté, d’esbroufe.
Quand les rêveurs des « littératures de l’imaginaire » parlent d’illusion, au contraire, il s’agirait presque de magie…
Pour ma part, j’y vois un phénomène simple, naturel. La littérature n’a pas à rechercher ni à empêcher l’illusion. L’illusion est sa chair. L’écrivain doit s’en accommoder, et en tirer le meilleur parti.

Exemple

Prenons un écrivain. Un vieux, déjà bardé de beaux tirages, enjolivé de prix littéraires. Un noueux ; un cep.

Imaginons qu’il ait l’idée d’écrire un magnifique thriller, une histoire, glauque à souhait, de prise d’otages par deux crétins psychopathes. L’idée est bonne, les personnages bien fichus, la maîtrise du vieux bonhomme lui permet de mener son lecteur par le bout du nez, d’une péripétie à l’autre.

Et maintenant, glissons dans son esprit ramolli des idées intello-déconstructivistes. Voilà que notre bonhomme va se mettre à « ajouter des couches narratives » à son roman.

D’abord, il met en scène l’auteur de l’histoire, en train de l’écrire, c’est-à-dire lui mais pas tout à fait.

Ensuite, il introduit des moments de « flow of consciousness », de la pensée transcrite, du monologue sans ponctuation. Et pour bien corser le tout, il fait parler alternativement tous ses personnages de cette manière.

Enfin, il ajoute à son dénouement un dénouement gigogne, qui annule le premier : « tout ceci n’était pas vraiment vrai, c’était du cinéma ». Et il pousse la chinoiserie jusqu’à rajouter une troisième fin : « tout ceci n’était pas du cinéma, c’est ce qu’on a fait croire à ces gens ».

Vous obtenez un gloubi-boulga innommable, un bricolage hybride, entre le roman d’angoisse et le nouveau-roman. C’est-à-dire rien de lisible.

Splendeur et misère de l'illusion romanesque

Il y a cinq minutes, c’était un magnifique oiseau au plumage chatoyant…
… et maintenant c’est un piteux poulet de batterie.

Ce roman, il existe, il a été édité. Je l’ai vu, j’ai même travaillé à sa publication. Jamais il n’a été possible de faire revenir l’auteur de son entêtement : ce livre, il le voulait tel qu’il était, avec tous les chichis expérimentaux qu’il y avait mis. Cela restera une des plus grandes frustrations de ma carrière.

D’un thriller qui aurait pu vous prendre aux tripes, vous laisser vidé comme un poisson, il a fait un monstre, auquel personne n’accorda une once d’attention.

« Fautes d’illusion »

Il ne s’agit pas pour moi, évidemment, de rejeter les expérimentations du roman. Tout roman est expérimental. Mais il est des expériences qui ne marchent pas, d’emblée. Aucun physicien n’essaierait de produire du charbon avec de l’eau, n’est-ce pas ? Eh bien tout ce qui, en matière d’écriture, détruit l’illusion est, je pense, parfaitement absurde.

Gardez-vous comme la peste de ces idées qui vous semblent géniales, et qui vont gâcher vos 300 pages de bon texte. Gardez-vous de tout ce qui interrompt la lecture, de tout ce qui distrait l’attention du lecteur.

Ces tentatives, que j’appelle franchement des « fautes » se répartissent en trois grandes catégories : les fautes de distance, les fautes de mesure et les fautes de compréhension.

Fautes de distance

(lorsque la distance entre le texte et le lecteur lui est brutalement rappelée)

  • les adresses incessantes au lecteur, le cabotinage d’auteur ;
  • les propositions alternatives (par exemple, tout ce qu’un personnage aurait pu devenir) ;
  • les erreurs de registre, les erreurs de niveau de jugement des personnages (un idiot qui comprend tout parce qu’il faut bien que l’intrigue avance), les erreurs de niveau culturel des personnages ; l’attribution de noms impossibles, décalés ou ridicules aux lieux, aux personnages ;
  • le « deus ex machina » ;
  • les similitudes de scènes, de situations, tout ce qui donne une impression interne de « déjà-lu » ;
  • les prises de positions trop visibles, qui font passer le reste du texte pour un prétexte.

Fautes de mesure

(lorsque l’auteur commet une incongruité)

  • l’exagération sous toutes ses formes (par exemple sexuelle : les pyramides humaines façon marquis de Sade) ;
  • les incohérences de toutes tailles (pourquoi Luke et Obi-wan décident-ils d’apporter les plans à la princesse à Aldorande, alors qu’elle est aux mains de l’Empire et peut se trouver détenue n’importe où dans la galaxie ?) ;
  • une variété d’incohérence : les anachronismes ;
  • les passages de peu d’intérêt (typiquement : les descriptions vestimentaires exhaustives et systématiques) ;
  • les digressions (lorsque trop fréquentes, trop longues ou trop « philosophisantes ») ;
  • un style qui se fait remarquer (par des répétitions, des fautes de registre, des préciosités…)

Fautes de compréhension

(lorsque le texte ne « communique » plus. La lecture en est gênée et s’interrompt.)

  • le pseudo-« style brut », ce fameux style qui est censé rendre les pensées d’un personnage, et qui se traduit (au point d’en devenir cliché) par la suppression de la ponctuation.

Exception !

Bien sûr, il y a aussi des cas où tout ceci est complètement faux ; sinon, ce serait bien désagréable, n’est-ce pas ?
Il est des situations d’écriture où le cabotinage, l’incongruité, l’anachronisme et toutes ces fautes deviennent des ornements, des joliesses. J’ai parlé du… (re-tambour) : burlesque ! De l’humour !

Lorsque votre texte a une visée humoristique, la plupart des décrochements d’illusion romanesque seront permis, voire encouragés.

N’hésitez pas à en user, mais souvenez-vous d’une chose : vous vous ferez un copain de votre lecteur, vous le trimballerez où vous voulez, mais jamais vous ne pourrez le captiver, le tirer hors de lui-même. Le faire se sentir autre.

Illusion ou humour ? Devant chaque nouvelle page blanche, le choix s’offre à vous.
Réfléchissez avant de prendre la décision, mais surtout… ne changez pas d’avis en cours de route.


Ma petite liste n’est sans doute pas exhaustive. Alors dis-moi un peu, mon évaporé internaute : quel est ton plus beau « gadin de lecture » ? Ton plus bel accident d’illusion ?

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