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Le salon du livre vu des coulisses 3/3

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Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • La vie de l’éditeur sur un salon : fin et rangement

Alors, grandes canailles, vous en voulez encore ? Le récit du vendredi et du samedi ne vous a pas suffi ? Alors voici, puisque vous le réclamez en trépignant, l’histoire d’un dimanche au salon du livre.

Salon du livre lambda, 7h30

Je suis sur l’autoroute. Je m’écoute un disque sympa, Highway to Hell. Je ricane. Cette autoroute-là, elle ne conduit pas à l’enfer, elle conduit… nulle part. Pas un chat. C’est l’heure où les gens, dans les patelins, vont à la messe.
À la hauteur de la sortie 22, je croise un vieux pneu, et puis c’est tout.
Ah si, il y a quelqu’un d’autre devant moi. Il ne me voit pas, il est trop loin. Un camarade de dimanche matin, un exposant peut-être, qui se dirige lui aussi vers la grande ville et son parc des expositions. Bonjour, camarade… Bon Scott rugit dans l’habitacle.
La voiture de l’autre grossit dans le pare-brise. Il doit rouler à deux à l’heure, parce que moi je ne vais pas bien vite. Étrange, on dirait qu’il roule en zigzag… Je m’approche encore, je peux le voir maintenant. Une petite voiture bleue. Le gars ne reste pas sur sa voie, il n’arrête pas de se déporter à droite et à gauche.
Et soudain, il est assez près, et je comprends : ce salaud-là vient à contresens ! Il me fonce dessus, et il essaie de m’ajuster en donnant des coups de volant !
Les secondes s’accumulent. Trop vite, beaucoup trop vite. Je braque, mes pneus pleurent, j’entends un choc de ferraille. Je me suis pris la glissière. L’autre fou furieux me klaxonne, il est déjà loin…

8h15

Je suis enfin sur le stand, encore tout mou, tout cotonneux. Personne ne le remarque, tout le monde s’affaire sur ses tables.
Je pense à saint Nicolas, le patron des éditeurs (enfin je crois). Je trouve ses voies particulièrement impénétrables.
Je m’occupe moi aussi des nappes et des spots, sans conviction. Quelle importance que tout ça, après ce qui a failli m’arriver ?

9h30

Le chef débarque. Heureusement, il semble avoir oublié son histoire de bonnets de bain. Je ne la lui remémore pas.
Cela dit, il a eu une nouvelle idée. Nous avons fait fabriquer des sacoches promotionnelles. Des trucs immondes en plastique, avec notre logo imprimé tout baveux. L’idée était d’en offrir à chaque gros client. Malheureusement, hier, nous avons dû échanger une sacoche : cette saleté chinoise a cédé dans la main du client, cent mètres après le stand. Alors, que faire ? Mon patron a trouvé ZE bonne idée : on va mettre les livres et la sacoche promotionnelle dans une poche plastique, et on va donner le tout comme ça au client. Lumineux, n’est-ce pas ?

11h30

Olivia d’Alberto est arrivée. C’est notre auteur fétiche en littérature. Une grande dame. Une vraie plume.
Bon, elle s’est pointée avant midi alors qu’on l’avait annoncée dès 9h00. Les fans déçus n’ont qu’à revenir ; mais il faut comprendre, aussi : l’hôtel qu’on lui a choisi était SI confortâaable, qu’elle s’est réveillée en retard.

« Qu’on lui a choisi », façon de parler. On lui avait réservé, comme à tous les autres, un sympathique deux étoiles, mais la dame a rappelé derrière nous la réception des deux hôtels et elle a fait changer la réservation. L’Hôtel de la Rivière lui a semblé trop cheap pour elle. C’est vrai qu’elle répète partout qu’elle a failli avoir le prix Nobel un jour, alors, elle mérite bien un trois étoiles.

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Sur un salon du livre typique, les écrivains nationaux…
… sont invités au restaurant trois étoiles pour le menu asperges. Les locaux, et les éditeurs, peuvent s’offrir ça.

14h30

L’heure du déjeuner est passée, et toujours pas d’Olivia sur le stand. Elle a sans doute rencontré un de ses nombreux copains écrivains, et ils s’échangent les petits bruits du Landerneau. Cela dit, ce n’est pas grave : son livre, personne ne le demande.

16h00

C’est le gros rush, le moment qui justifie ces trois jours de galère, et ces semaines de préparation. Ils se collent, s’agglutinent au stand. Ils signent des chèques à trois chiffres, ils se passent devant, se marchent sur les pieds…

Frédo descend verre sur verre. Il dessine n’importe quoi, maintenant. Des espèces d’amibes stylisées. Il interpelle les filles, leur demande leur portable. Sa copine du moment l’a rejoint, il l’a installée sur ses genoux et il la caresse sous la culotte. Sous le nez des badauds.

18h00

« Rangement time ! » Il n’y a presque plus de visiteurs. Il est temps de remballer les livres. À partir de maintenant, top chrono, on a une petite heure pour tout remballer. Après, ils arrivent pour rouler la moquette.

C’est curieux, chez les patrons, ce besoin de faire des phrases au moment où on aurait besoin d’un coup de main. Je me débrouille tout seul avec les caisses, les cartons, le scotch, les spots, tandis que mon gentil chef tape la discute avec un gentil confrère. Ici et là, les assistants triment, et les dirigeants chougnent : « Non, cette année, c’était plutôt mou. J’espère qu’on rentrera dans nos frais. En tout cas, moi je suis vanné… »

Parfois, il y a aussi des auteurs, autour du stand, qui nous regardent ranger avec compassion. « Pauvre de toi, semblent-ils dire, si j’osais, je t’aiderais pour alléger ton fardeau, mais tu vois, je suis un être d’esprit, je ne peux pas abîmer mes mains sur la surface râpeuse d’un carton… »

19h00

Mission accomplie. Tout est rangé, scotché, emballé prêt à rembarquer dans les voitures.
Pour patienter, elle montre le stand à une copine : « Tu vois, chouchou, ça c’est le stand de mon éditeur. Et moi j’étais assise là. Tu veux un livre ? Tiens, prends ! » Et notre presque Nobel, qui a passé en tout dix minutes sur le stand, s’empare d’une sacoche chinoise, pour la remplir avec une sélection de nos bouquins les plus lourds et les plus chers. Sans rien demander à personne.

En pensée, je lui souhaite que la poignée lâche, et qu’elle se fracasse le pied avec les bouquins. C’est tout à fait possible. Qui sait ? Les voies de saint Nicolas sont impénétrables.


Et toi, crédule internaute, as-tu déjà été sauvé par le bon saint Nicolas ? Raconte…

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