La disparition de Saint-Exupéry : on sait qu’on ne sait rien

samedi 16 juin 2012
par  Nicolas Kempf
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L’article qui suit a été écrit dans les années 2000, suite à une conférence à laquelle j’avais assisté. J’ai appris aujourd’hui même que le conférencier, Patrick Ehrhardt, était décédé. Je me souviens encore de nos entretiens, au milieu des cartons de la revue d’aviation qu’il publiait, dans une pièce empestant le cigarillo. A l’heure où on nous vend du petit prince à toutes les sauces, je voulais rendre un hommage, trop tardif, hélas, à ses remarquables recherches sur Antoine de Saint-Exupéry.

Il est venu, le temps des bibelots et des révélations sensationnelles ; car Antoine de Saint-Exupéry est né il y a un siècle. Mais ceux qui le connaissaient déjà un peu, qui s’interrogeaient sérieusement sur ses mystères, se demandent qui écouter dans ces réjouissances générales.
Pour Patrick Ehrhardt, historien de l’aviation, la disparition de « Saint-Ex » représente une véritable énigme historique. Ce spécialiste vient de reprendre, dans un livre, La mystérieuse disparition de Saint-Exupéry, tout ce qu’on a pu dire sur cette énigme. Saint-Exupéry disparaît, littéralement, le 31 juillet 1944, au cours d’un vol de reconnaissance sur la France occupée. Il ne sera pas, cette fois-ci, miraculé. Il laisse à ses amis quelques souvenirs, un vol de nuit, des pensées de pilote de guerre et le rire d’un petit bonhomme.
« Saint-Ex » et d’autres pilotes français de reconnaissance volaient depuis quelques mois avec les Américains, sur des P38 Lightning. Leurs photos à haute altitude, sur Lyon et la vallée du Rhône, préparaient le débarquement de Provence qui devait avoir lieu à la mi-août.
La mission de ce jour-là n’avait rien de particulier. Saint-Exupéry décolla de Borgo, en Corse, vers 8h45. Les radars le suivirent jusqu’à la côte française. Vers 15 heures, il n’était pas rentré. Selon la terminologie américaine, le manquant fut noté comme « présumé perdu ». Disparition qui fut officialisée le lendemain.

 L'histoire des recherches

Les recherches du disparu forment elles-mêmes une petite histoire. Aussitôt après la guerre, on oublia un moment l’écrivain-pilote. Puis parut un livre de Pierre Chevrier, où il annonçait que Saint-Exupéry avait été abattu par les Allemands. Un officier des transmissions de la Luftwaffe, qui était de veille ce jour-là, confirma la chose. Hélas pour cette théorie, les archives papier de la Luftwaffe et de la US Air Force ne relèvent pas, ce jour-là, de conversation radio à propos d’un combat aérien dans la région.
En 1950-60-70, vient la période des témoignages. Tout le monde avait vu, en 44, l’avion de Saint-Exupéry s’écraser. On relevait environ deux cents sites de crash entre Menton et Nice ! Mais selon Patrick Ehrhardt, qui a examiné ces témoignages à la loupe, tous présentaient l’une ou l’autre incongruité.
La revue d’aviation Icare publie alors le récit d’un pilote allemand, qui raconte sa victoire en combat aérien sur Saint-Exupéry. Mais l’histoire paraît fantaisiste, romanesque, et pour cause... le texte a été recopié, à l’insu de la revue, d’un opuscule allemand de fictions de guerre !
En 1991, l’énigme semble vivre ses derniers moments. Une société s’offre à financer des recherches sous-marines, pourvu qu’elles soient définitives. Pour P. Ehrhardt, la démarche souffre d’emblée d’un vice de raisonnement : on ne sait toujours pas ce qui s’est passé ; à quoi bon chercher des vestiges ?
L’année d’après, l’Ifremer commence donc ses recherches sous-marines pour retrouver l’épave du P38 ; c’est un échec, les témoignages utilisés pour localiser le crash manquant de solidité.
En 1994, le centenaire de la naissance du pilote approche, l’lfremer se « mouille » à nouveau, mais le témoignage de départ est encore plus ténu.
En octobre 1998, le monde entier découvre avec horreur que Saint-Exupéry portait une gourmette ! P. Ehrhardt a pu voir l’objet trouvé, quel fabuleux hasard, par un pêcheur dans ses filets. Le bijou, de façon totalement improbable, porte l’adresse de l’éditeur de Saint-Exupéry et le nom de sa femme, Consuelo... Vous en connaissez, des éditeurs qui vous offrent des gourmettes avec le nom de votre épouse ? Moi pas. Autre problème : connaissant le physique du pilote, qui faisait fortement penser à un gros nounours, on doute que le bracelet ait pu tenir à son poignet. Et puis, si l’on se réfère aux photos de l’écrivain à cette époque, celui-ci ne porte aucun bijou d’aucune sorte.
Le dernier grand espoir naît autour d’une épave de Lightning (re)découverte en baie de Marseille. L’épave était connue depuis longtemps, mais personne ne semblait tenté de plonger pour identifier son pilote. Des relevés sont effectués, des pièces sont remontées du fond. Par chance, toutes les pièces des appareils américains portent des numéros de série. M. Ehrardt repère les numéros de série sur les photos des débris : l’avion n’est pas celui de Saint-Exupéry, mais d’un camarade de la même escadrille, abattu quelques semaines auparavant.

 Scénarios

Comme la quête de vestiges n’a laissé que des déceptions, l’historien décide de chercher plutôt ce qui a pu se passer ce jour-là. Les stations d’écoute radio, on l’a vu, n’ont pas relevé de conversations le 31 juillet, au moment où Saint-Exupéry était théoriquement en vol. Les radars des deux camps couvraient entièrement la mer entre Corse et Provence, et ils n’ont rien repéré : pas de disparition d’appareil sur leurs écrans. D’après ces données, notre pilote, s’il s’est écrasé, ne s’est pas écrasé en mer !
Par contre, entre la détection côtière et les radars de Lyon-Grenoble, il existait à ce moment-là une zone sans surveillance. Il est possible que le P38 soit tombé là ; il est possible, aussi, qu’il soit tombé dans les Alpes. En effet, les pilotes de l’US Air Force faisaient souvent le détour par la montagne, ce qui leur permettait de rentrer en relative sécurité.
Patrick Ehrhardt a cherché confirmation de ses raisonnements dans le rapport administratif sur la disparition du 31 juillet. Or, le rapport mentionne que les radars, les stations d’écoute n’ont rien détecté, et estime, lui, que l’avion est tombé dans les Alpes.
Comme il n’y a pas eu de combat répertorié ce jour-là, dans ce secteur, par la Luftwaffe, la disparition du pilote aurait bien pu être causée par un accident, mécanique ou corporel. M. Mermier, justement, qui a été le mécano de Saint-Exupéry à cette époque, rapporte les problèmes respiratoires du pilote vieillissant, héritage de ses précédents accidents. Saint-Exupéry faisait un usage excessif de l’oxygène au cours de ses missions en haute altitude.
Ainsi, il est possible que le pilote se soit évanoui en vol, à cause d’un excès d’oxygène. Il a pu, dans un dernier réflexe, bloquer son appareil en pilotage automatique. Si c’est le cas, et connaissant les caractéristiques du P38, l’avion a très bien pu voler jusqu’à la mer du Nord, ou s’écraser n’importe où sur le trajet.
C’est ainsi : centenaire ou pas, l’énigme reste intacte. On n’a pas fini de courir après Saint-Exupéry.

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On dirait qu’il nous a abandonnés...

 Mes hypothèses

Qu’il me soit permis d’avancer, pour conclure, mes deux hypothèses quant à la disparition de l’écrivain...

  • D’abord, il n’est jamais redescendu. Après tout, son personnage du petit prince vient d’en haut et repart là-haut. L’hypothèse est plutôt commode (elle expliquerait le vide sur les radars), et assez jolie. Olivier d’Agay, petit-neveu de l’écrivain, pense d’ailleurs qu’il faut « le laisser là où il est ». Après tout, c’est un point de physique quantique, non ? Tant qu’on ne l’a pas retrouvé en bas, il est toujours en haut...
  • Ou alors, il s’est posé comme une fleur, dans un coin perdu des Alpes ou de la Corrèze, et il vit là comme dans le Sahara. Il médite, beaucoup, il écrit, un peu. A cent ans, il doit faire un beau vieillard. Mais c’est un peu triste : on dirait qu’il nous a abandonnés.

Commentaires

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La disparition de Saint-Exupéry : on sait qu’on ne sait rien
dimanche 17 juin 2012 à 18h03 - par  Jean-Sébastien LUI

Je me suis jamais intéressé à sa disparition à proprement parler ...

Tu as déjà lu « le dernier vol », de Hugo Pratt, sur Saint-Ex, d’ailleurs ? Acheté il y a deux ans mais pas encore eu « le temps ».

Et Vol de Nuit, le seul que j’aie lu de cet auteur, mais c’est quelque chose ... !

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mardi 19 juin 2012 à 16h05 - par  Nicolas Kempf

Oui, je connais « le dernier vol ». Moi qui ai écumé pas mal de bios de l’auteur, je trouvais que celle-ci comportait pas mal de petits faits nouveaux, et une bonne documentation.

Si tu veux lire un deuxième livre de « Saint-Ex », je te conseille « Terre des Hommes », qui est très original et passionnant...

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