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Comprendre
la concordance des temps

par | 28 commentaires

Ce que vous allez apprendre dans cet article :

  • Pourquoi la concordance des temps est non négociable
  • Les 3 « batteries » de temps verbaux

La concordance des temps est une exigence de tout texte de type récit. Comment fonctionne cette concordance ? Comment ne pas se tromper ?

Le choix du temps de son récit fait partie de ces questions que le jeune auteur évacue d’un revers de main. Il en résulte des manuscrits sans aucune tenue, que l’éditeur trouvera du dernier ridicule.

Description du problème, explications, et solutions.

Conjuguer ses talents ? Et puis quoi encore ?

Le passage du manuscrit au livre, chez le correcteur de la maison d’édition, est trop souvent l’occasion d’une bagarre acharnée : le récit fourni par l’écrivain passe allègrement d’un temps à l’autre, sans aucune cohérence. C’est une pitié de voir la concordance des temps, cotillons à l’air, subir les derniers outrages.

Sur ce point, les écrivains les plus lettrés ne sont d’ailleurs pas les plus fiables. Un des derniers livres sur lesquels j’ai travaillé, œuvre d’un prof’ de français, regorgeait entre autres balourdises de rapports verbaux totalement irréels.

Lorsque vous écrivez, rappelez-vous une règle simple : RIEN, je dis bien RIEN, ne justifie une entorse au temps général que vous avez choisi (passage du système “passé” au système “présent” et vice-versa). Ceux qui voient là des fleurs de style, des élégances, sont de la dernière mauvaise foi.

Pourquoi s’accrocher à la concordance ? A cause de l’illusion romanesque. Chaque ensemble de temps verbaux place le lecteur dans une situation de réception différente. Changer de système en cours de route, c’est lui rappeler de façon déplaisante qu’il était dans l’illusion. C’est perdre tout le bénéfice de l’illusion, et du récit.

Hélas, même si vous savez vous tenir à vos choix, vous rencontrerez vite une difficulté incontournable : la plupart des temps “intéressants” (narrativement parlant) sont des temps composés ou de conjugaison rare. Les temps composés rajoutent à votre prose des enfilades d’auxiliaires, et les conjugaisons rares donnent au discours une apparence de préciosité, parfois tout à fait parasite.

La concordance des temps et la loi du moindre effort

Mais le plus grand facteur de confusion dans le domaine des temps verbaux, c’est la flemme des écrivains eux-mêmes. Toutes les excuses sont bonnes pour aller au plus facile, c’est-à-dire à un indicatif présent sans relief, où l’on ne risque pas de se casser la figure en bout de ligne.
“Texte qui a du punch”, “ça donne du rythme au récit”, “chercher un ton plus moderne, plus actuel”, “j’ai choisi le présent historique”, “je veux raconter les choses telles qu’elles se passent immédiatement”… voici quelques excuses “idéologiques” que l’on entend, ou qu’on lit au détour des forums d’écrivains.

Toutes sentent à plein nez le refus de travailler son texte.

Le choix du temps verbal, comme tous les autres choix, doit être fait en connaissance de cause, et jamais pour se faciliter la tâche.

J’ai relevé, à l’usage, 3 batteries de temps verbaux, 3 ambiances verbales, avec chacune ses avantages et ses inconvénients. Pour chaque texte, la question technique doit primer : vu ce que je veux raconter, quel temps est préférable ? Si votre histoire “dix-neuvième” doit s’écrire au présent, elle sera au présent. Si votre nouvelle d’anticipation a besoin des plus-que-parfaits, pas d’hésitation !

La concordance des temps sur le champ de bataille de la littérature

La batterie des temps verbaux…
… prête à donner de la voix.

Les 3 batteries de temps verbaux

1. Le “passé” classique

En gros, imparfait + passé simple. C’est l’emploi le plus traditionnel. Je suppose que cet usage narratif a découlé de la forme “conte” (on prétendait raconter des choses vraies mais ayant eu lieu dans un temps fort lointain). Le gros avantage de la panoplie “passé” est sa subtilité : en jonglant entre les différents temps possibles, l’auteur dispose de tout un jeu d’antériorité et de postériorité. Ces nuances sont parfois indispensables, dans le cas d’un récit complexe, farci d’enchâssements.

2. Le “présent

Ici, la littérature reçoit sans doute une forte influence de l’écriture cinématographique (à cause du temps standard de rédaction des scénarios de film). L’indicatif présent paraît plus “moderne”, plus sexy. Mais il donne très vite, si l’on n’est pas un très bon styliste, une impression de platitude. À noter que l’on parle parfois de présent “historique” (« Napoléon, en cette fin de 1812, ressent déjà ce froid qui va l’emporter quelques années plus tard »). Ce n’est pas parce qu’il est “historique” que vous pouvez l’employer à tort et à travers. Il n’y a pas de raison : si vous le choisissez, soyez-lui fidèle dans tout votre livre.

3. Le “passé composé

Inauguré d’après moi par Camus dans L’Étranger. Comme pour la contrebasse, il faut un certain talent pour arriver à en tirer quelque chose. Le passé composé devient vite très morne. Pourtant, il offre un bon compromis entre la richesse des temps du passé (il permet le jeu passé composé/imparfait/plus-que-parfait) et la valeur d’“impact” du présent.

Pas d’à-peu près (ou alors pas trop ; enfin vous voyez l’idée générale, quoi)

Au passé, il existe un petit piège grammatical qui a d’énormes conséquences sur le SENS de votre texte : la proximité entre l’imparfait et le passé simple, à la première personne du singulier.

Si vous écrivez « Priscilla voulait que je lui fasse la lecture. Je lui octroyai donc ce plaisir tous les soirs », vous avez fait une erreur, à mi-chemin entre la faute de style et la faute de grammaire (oui, il y a double peine, dans ce cas-là).

Si vous écrivez « Priscilla voulait voir Rambo III. Après m’être fait prier, je lui passais son étrange dondaine », vous faites une nouvelle double faute. Cela va commencer à faire beaucoup de prison. Et je ne parle pas des goûts discutables de vos fréquentations en matière de films…

Dans le premier cas, il s’agit d’une action régulière : imparfait. Dans le deuxième cas, d’une action ponctuelle : passé simple. Cette différence d’un “s”, entre les deux formes verbales, place votre lecteur dans le bon ou le mauvais angle de vue. Ne laissez pas ce doute de conjugaison en suspens ; transposez-la phrase au pluriel (Nous lui octroyions… ») et éliminez le flou artistique.


Nous avons donc passé en revue, sur cette question des temps verbaux et de leur concordance, quelques éléments objectifs. Car ici comme pour beaucoup de points de style, la grande théorie, le sentimentalisme vous mèneront au n’importe quoi.

Le style est une nécessité. Vous le ressentez peut-être comme une contrainte. Petit à petit, apprenez à en faire une force.

Et ne cessez pas de conjuguer : il n’est rien de plus beau.


Et toi, roucoulant internaute, quelle est ton arme préférée ? Passé classique, présent, passé composé ?

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