« Tirons-nous », par Jean Clise (extrait)

mardi 31 mai 2011
par  Nicolas Kempf
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Avis de lecture

Dans la « vraie vie », je conseille les écrivains sur des manuscrits complets, et je les accompagne dans leur recherche d’une maison d’édition.
Sur ce blog, vous pouvez me soumettre un texte court (conditions ici). Je le lis, et je vous donne un avis professionnel pour vous aider à progresser.

N’oubliez pas de visiter tous les onglets de cet article !!

Avis de lecture

Merci, Jean, pour ce texte foisonnant, et pour ces réflexions ma foi fort dépaysantes. Ce passage, comme l’ensemble de ton essai Tirons-nous mélange, en un sympathique cocktail, deux comiques assez distincts : le grand-guignol et l’ironie.

Je trouve assez intéressant ce texte sur l’idée de “partir”. Cette rengaine rabâchée par la publicité (l’“évasion”), est-ce que quelqu’un avait déjà pris le temps de la regarder en face, de l’explorer et de l’épuiser dans un essai littéraire ? Pas à ma connaissance.

Le passage que j’ai choisi dans ton manuscrit parle de quitter son travail. Nous sommes des millions à grenouiller pour garder notre place dans notre boîte ; il est fort rafraîchissant de rêver un instant de la quitter, et en grand seigneur, encore !

Pour expliquer en bref à chacun l’histoire de ce texte, l’idée est venue à Jean après un concert d’Art Mengo. Il a écrit un premier texte, qu’il a publié sur les réseaux sociaux ; puis le facebooker en a réclamé toujours plus, jusqu’à obtenir cet essai complet et achevé. Un « livre par posts » sur Facebook, donc. Jean se compare d’ailleurs, à propos de cette aventure, aux scarabées qui « commencent leur récolte avec une miette et finissent leur voyage avec une “bouse” ».

A présent, Jean, j’aimerais faire des remarques de détail. Car le Diable, me semble-t-il, est dans les détails de ton texte. Certes, tu m’as écrit que ce texte était un délassement, que tu n’avais pas spécialement voulu le relire. Mais ces petites remarques pourraient malgré tout te servir… dans tes prochains ouvrages.

 Resserrer

D’abord, tu devrais resserrer ton propos, lui donner plus de netteté, et simplifier certaines phrases. On se demande un peu comment comprendre ces passages-là :

  • « Votre motivation n’est pas vénale, mais pour l’ensemble de vos interlocuteurs, ce sera le cas. Cela mérite donc une étude vigilante. »
  • « vous ne quittez pas votre emploi parce que vous n’aimez pas quelqu’un »
  • « La somme récoltée ira au gagnant avec pour unique objectif d’acheter un cadeau pourri au patron » (pourquoi un gagnant alors ?)
  • « qui nous permettront de ne pas se poser quelques questions »

 En “faire trop” ?

Tu as parfois une tendance à en “faire trop” : quand tu écris par exemple « abandonner son job ou, comme le disent certains fort judicieusement et avec un sens de l’à-propos qui laisse pantois : “quitter son taf” », où est l’à-propos ? Il n’y en a aucun, et l’ensemble de la précision paraît superflu.

Juste en-dessous, on lit :

Il faut, pour aborder tranquillement ce rivage se poser quelques questions essentielles et définir des préalables qui nous permettront de ne pas se poser quelques questions certes essentielles mais surtout cruellement idiotes.

Ce qui, dépouillé des propositions coordonnées et des compléments, donne :

« Il faut se poser quelques questions essentielles et définir des préalables qui nous permettront de ne pas se poser quelques questions essentielles. »
Tu veux insister sur quelque chose avec cette répétition, sans doute, mais on ne sait pas trop sur quoi.

Attention, entendons-nous bien : je ne te conseille pas de retirer toute exagération, toute loufoquerie de ton texte. Ta liste de “cadeaux pourris”, par exemple, est tout à fait bien vue, arrive au bon moment, va suffisamment loin etc. La satire est aussi faite d’exagération, d’hénaurme, de gargantuesque. Simplement, il y a des espaces dans ton raisonnement, où le délire fonctionne bien, et d’autres où il affaiblit le reste. À toi de sentir où la bouffonnerie s’impose ou pas.

 Les maillons de la chaîne du raisonnement

Mais la petite faute qui revient le plus régulièrement dans ton texte est ce que j’appellerais “les excès de vitesse du raisonnement”. Il manque souvent des maillons à ta démonstration, et l’on s’interroge sur la manière de la compléter. Exemple : [Vous ne partez pas pour des raisons d’argent, mais votre patron etc. ne le savent pas.] « Vous avez ici ce que l’on appelle chez les boursicoteurs une possibilité d’effet de levier. » Quel levier, qu’est-ce qu’on soulève, pour quel résultat ?
« la nouvelle pointeuse que vous avez commandée chez Cartier » : d’accord, on comprend qu’il s’agit d’une pointeuse de luxe, mais on aimerait savoir un peu à quoi elle peut ressemble. Puisque tu as choisi cette image, tu dois la défendre plus, lui donner chair.

Il ne s’agit pas de prendre ton lecteur pour plus idiot qu’il n’est, mais si tu ne prépares pas plus tes traits d’ironie, il ne sera pas averti, et il passera à côté.

 Coller au propos

On trouve quelques décrochages qui nous sortent de notre lecture, et que tu pourrais arranger assez facilement. Par exemple :

Amusons-nous donc un peu.

Solution 1 : organisez un grand jeu.

On se demande aussitôt : comment il se place, lui, l’auteur ? Avec le lecteur dans l’action, ou hors de ses aventures, en professeur ? Les deux attitudes ne peuvent pas exister en même temps.

 Soutenir la fiction

J’avoue que malgré le plaisir de te lire, je suis donc un peu resté sur ma faim. Tes personnages sont plutôt des commodités, des rôles, que tu prends et que tu jettes. La lettre au directeur, par exemple : on aurait aimé que tu imagines un peu plus avant, que tu mettes en scène la réaction du directeur, puis la riposte de “vous”, qui avait prévu cette réaction, etc.

Plus loin dans le chapitre, il y a une certaine Mauricette Larouge qui pourrait bien charcuter une gentille mémé à coups d’épluche-légumes. C’est loufoque, d’accord, mais est-ce représentable ? La mémé se laisse-t-elle faire ; comment Mauricette s’y prendra-t-elle ? J’aurais aimé des indices pour me représenter la scène, l’espace d’un instant.

Bref, tu l’auras compris, je prêche pour mon dada, mais j’aurais aimé plus de fiction. Ou pour être exact, que la fiction soit plus étayée.

D’ailleurs, as-tu essayé le mode “full fiction”, pour ce texte ? As-tu envisagé l’idée d’en faire un roman ?


Bref, ce ne sont que des remarques de détail, qui n’ont que peu d’importance si on les prend séparément. Mais il me semble que toutes ensemble, elles signalent une certaine faiblesse dans ton propos : tu ne rends pas assez justice à ton imagination, à ton idée. Tu devrais tricoter tout ceci plus serré.

Tu devrais, dans ton propos, rester plus près de l’essentiel, du percutant ; stopper le raisonnement là où il est le plus fort. « Glissez, mortels », disait la grand’mère de Sartre (à moins que ce soit celle de Proust ? Les grand’mères en général ont de ces fulgurances).

« Glissez, mortels, n’appuyez pas. » Je pense que tu as l’équipement, que tu sais patiner, et que la glace est bonne. Reste à glisser.

Le texte

« Tirons-nous », par Jean Clise (extrait)
Quitter patrons, collègues… qu’importe

Qu’importe, puisque nous touchons ici au nerf de la guerre : le sciatique monétaire ! Celui qui fait mal debout, assis ou couché. Un mal si terrible qu’il se répand au récipiendaire du précédent article : votre banquier. Car lorsqu’un de ses « clients » a mal au portefeuille, lui non plus ne dort pas. Ne l’oubliez pas. Nous avons réglé dans les articles précédents un certain nombre de problèmes. Vous ne souhaitez du mal à personne sauf à deux ou trois. Votre motivation n’est pas vénale, mais pour l’ensemble de vos interlocuteurs, ce sera le cas. Cela mérite donc une étude vigilante.

Vous voilà donc confronté à cette dure réalité : abandonner son job ou, comme le disent certains fort judicieusement et avec un sens de l’à-propos qui laisse pantois : “quitter son taf”.

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Tirons-nous…
… sans l’ombre d’une hésitation.

Il faut, pour aborder tranquillement ce rivage se poser quelques questions essentielles et définir des préalables qui nous permettront de ne pas se poser quelques questions certes essentielles mais surtout cruellement idiotes.

Préalable A : vous ne partez pas pour des raisons d’argent. Le Grand Départ, point de cristallisation de ce guide, est de votre fait. Vous en connaissez les contingences et les avez acceptées depuis longtemps. En revanche, votre patron, vos collègues, les « gens des impôts » ne le savent pas. Vous avez ici ce que l’on appelle chez les boursicoteurs une possibilité d’effet de levier.

Préalable B : vous ne quittez pas votre emploi parce que vous n’aimez pas quelqu’un ou parce que quelqu’un ne vous aime pas. Un Grand Départ c’est tout de même un peu plus classe. Et comme vous lisez ce guide, vous êtes forcément classe.

Amusons-nous donc un peu.

Solution 1 : organisez un grand jeu. Vous décidez de venir chaque matin avec une minute de retard à votre travail. Les minutes s’accumulant chaque jour. Chacun de vos collègues aura auparavant parié la somme de son choix sur le jour où vous recevrez votre lettre d’entretien préalable de licenciement. La somme récoltée ira au gagnant avec pour unique objectif d’acheter un cadeau pourri au patron ou au DRH qui vous aura licencié.
Quelques idées de cadeaux pourris : une dinde vivante ; un abonnement de cinq ans à La Vie du rail (si si, ça existe encore, j’ai vérifié, en prime vous aurez un poster de la fameuse loco BB 1504 de la SNCF) ; une paire de chaussettes en laine de yack ; l’oeuvre complète de Wagner interprétée par l’amicale des joueurs de triangle de Sarrebruck ; le livre des 1001 recettes de cocktail à base de Fernet-Branca ; un tableau de coucher de soleil sur le port de Dieppe retro-éclairé avec cris de mouettes en stéréo sortant par deux haut-parleurs de 100 watts discrètement incorporés de part et d’autre de l’oeuvre.

Solution 2 : envoyez une lettre au directeur de votre entreprise en
lui annonçant que vous venez de gagner le gros lot Euro Millions et qu’après avoir réfléchi intensément, vous avez décidé de ne pas lui racheter son affaire, car vous la trouvez extrêmement bien gérée. En revanche, vous lui signifiez aimablement qu’une place de parking rallongée serait utile pour votre limousine. Puis qu’étant devenu pote avec Pierre Bellon (le directeur de Sodexo qui alimente la cantine de votre entreprise), le menu des cadres et employés ayant été modifié, il serait de bon goût de faire acheter des tabliers pour manger les homards sans tâcher sa blouse de travail. Enfin, qu’il serait judicieux de convoquer l’équipe technique le vendredi suivant car on vous livrera la nouvelle pointeuse que vous avez commandée chez Cartier. Je sais, c’est idiot mais ça énerve ! Grave !

Ces deux solutions appartiennent à la catégorie « je vais t’apprendre à ne plus m’aimer ». Il existe d’autres variantes. Dans le prochain article nous éluderons la technique baptisée (un peu longuement je vous le concède) « je connais une bande de Yougoslaves qui ont une approche incertaine de l’anatomie des genoux ». En revanche, nous étudierons les solutions qui existent si vous êtes chef d’entreprise.
J’ai bien peur que cela ne soit pas « socialement correct ». Néanmoins, comme le chantait si bien Jil Caplan :
La vie sera Western ou ne sera pas…


Commentaires

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« Tirons-nous », par Jean Clise (extrait)
mardi 31 mai 2011 à 20h18 - par  rémi devay

L’auteur de « Tirons-nous ’ » est pantois. Car l’analyse est remarquable de justesse.
Je crois que les défauts de ce petit opus tiennent dans son principe de fabrication. Si certains ici se souviennent des modes des années 70, celle que j’ai employé fut le patchwork. Ce livre avait pour principe de ne pas en avoir. A rapprocher avec l’antienne des Monty Python : « And now for something completly different... » qui ponctuait les sketches de leur show télé « The Flying Circus ». Le pseudo Jean Clise utilisé sur demande pour ce blog en témoigne. Au fait, mon vrai nom est Rémi Devay et vous pouvez me trouver sur Facebook.
Reste, que je suis épaté de ta perspicacité. Oui, ces personnages sont des commodités et des rôles. Oui, je n’ai pas pris le soin de réparer certaines fractures spatio-temporelles (c’est mon côté K. Dick). Oui, je n’avais envie que de très peu de justifications. Oui, chez moi l’auteur n’existe pas. En fait, l’auteur, je ne l’aime pas. Je suis proche d’une écriture quasi synaptique. Oui, mais !!! Le prochain opus sera un roman épistolaire (L’enfouissement). Je n’abandonne pas la loufoquerie, mais question construction, comme me le disait Martin Bouygues au cours d’un charmant diner la semaine dernière dans son écurie tout juste réarrangée : « Rémi, tu es en train de lâcher le style »facteur Cheval« pour attaquer le gothique flamboyant, est-ce bien raisonnable mon cher ? » Je le crois.
C’est sur ma page facebook : rémi devay auteur (et c’est pleins de photes).

Merci Nicolas et encore de tes articles !

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